Selon un certain différentialisme chauvin, bien connu dans les ex colonies françaises, on a reproché à ceux qui avaient fêté la récente victoire de la gauche aux présidentielles françaises en Tunisie d’être « les orphelins de la France ». Beaucoup ont critiqué l’attention, selon eux excessive, que des Tunisiens ont pu prêter à un évènement majeur de l’autre côté de la Méditerranée, feignant parfois de ne pas comprendre l’importance de ce changement qui a lieu « dans un pays étranger ».
Il est assez surprenant de ne pas voir les mêmes rabat-joie s’étonner par souci de cohérence que le Hamas parade dans les rues de Gaza à l’annonce des résultats de présidentielles d’un autre pays, ni de s’émouvoir que Rached Ghannouchi fasse le déplacement jusqu’en Egypte pour célébrer la victoire de Mohamed Morsi.
Au Caire, Place Tahrir, le quasi homologue islamiste de Morsi a été reçu en grande pompe et, privilège rare, il a pu haranguer une foule acquise d’avance. Une foule homogène qui ne ressemblait pas tout à fait à la foule qui au même endroit, un an et demi auparavant, avait fait chuter Moubarak : mixte et colorée hier, elle est exclusivement masculine aujourd’hui (2% de femmes selon les observateurs).
Une grande messe populiste
Il s’agissait en ce jour historique pour Morsi, « candidat de réserve des Frères », de transformer l’essai de sa réussite plutôt abstraite aux élections. Un jour test de premier bain de foule pour cette figure méconnue, effacée, jusque-là sans grande envergure. L’enjeu était l’obtention d’une légitimité populaire par un bain de foule qui avait tout d’une démonstration de force.
Ghannouchi se chargeait quant à lui en quelque sorte de la légitimité régionale, offrant par sa visite une caution géopolitique à Morsi.
Avant de prêter symboliquement serment au « Mayden », un jour avant son investiture officielle samedi au Palais, Morsi a multiplié les paradoxes. Alors même qu’il était sous la protection de l’armée qui supervisait la sécurité, il a défié l’institution militaire en déclarant qu’il ne tolérerait aucune atteinte à ses prérogatives. Et à mesure qu’il martelait sa volonté de « préserver la République et l’Etat civil et moderne », des « Allah akbar ! » ponctuaient chacune de ses phrases dans la foule.
En transe, une partie du public était émue jusqu’aux larmes, et l’exaltation des pulsions religieuses, refoulées sous Moubarak, se mêlait au politique, dans un inextricable amalgame entre politique, religion et révolution.
Les sophismes de la rhétorique de Ghannouchi
Plus bref, Ghannouchi s’en tient aux grandes lignes. Son discours en lui-même avait de forts accents islamo-nationalistes, comme pour rappeler le passé nassériste du leader d’Ennahdha. Un leader invité d’honneur il y a quelques semaines au congrès des nationalistes arabes à Tunis, même si l’audience était divisée sur sa présence.
Les slogans criés correspondaient à des thèmes très convenus, ceux de l’extrême droite religieuse, plus panislamiste que panarabiste : « L’heure est venue pour l’unité de la Oumma », « Nous allons marcher sur Jérusalem inchallah », « Le jour de gloire de l’islam est arrivé »…
Quoi qu’on en pense, le cheikh a encore le sens de la formule. Après son « celui qui gouverne l’Egypte gouverne le monde », c’est lui qui serait derrière le slogan « Moubarak est mort aujourd’hui », un slogan né sur place, mais dont le goût sera jugé pour le moins douteux par les proches de l’ex président égyptien encore agonisant. Ghannouchi n’avait pas eu plus de pitié pour Bourguiba, sur la tombe duquel il refuse toujours de se recueillir.
Quelques jours plus tôt, à l’annonce des résultats le 24 juin, alors qu’il fête, écharpe Ennahdha sur les épaules, la victoire de Morsi devant l’ambassade égyptienne de Tunis, Ghannouchi se lâche et emploie une analogie sous forme d’allusion, jugée tendancieuse par les partisans de Béji Caïd Essebsi : « En Tunisie on essaye de fabriquer des Ahmed Chafiq, mais ils échoueront ici aussi […], partout Dieu brisera ces tyrans », renchérit-il.
Sur une chaîne TV égyptienne, lors d’une émission enregistrée dans la foulée sur le mode de la complaisance à la gloire de l’invité, celui que l’on qualifie de « grand penseur et philosophe » s’est fait plus prolixe et a développé un thème qui lui tient à cœur : l’anti-laïcité. Interrogé par le présentateur sur les limites séparant le religieux du politique, Ghannouchi a réitéré son refus de tout distinguo entre la religion, la politique, et la vie de la cité en général, préconisant que « tous nos actes doivent avoir une finalité religieuse ».
Le choléra l’a emporté sur la peste
Invité en sa qualité à la fois de vice-président de l’Union mondiale des oulémas, de président d’Ennahdha, et de sorte de « chef spirituel de la révolution tunisienne », le cheikh Ghannouchi n’a pas manqué de verser dans le mélange des genres en Egypte, associant à chacune de ses prises de parole les « objectifs de la révolution » aux demandes identitaires, les demandes de justice sociale aux hommages à Sayyid Qutb, achevant de brouiller les lignes entre révolution et réaction.
La confusion ainsi établie, nous sommes devant un cas d’école de confiscation en règle d’une révolution. Insidieusement, l’axe Tunis - Tripoli - Le Caire - Damas se forme sous nos yeux, non pas sur la base de revendications progressistes mais selon un schéma invariable : celui de coalitions gouvernementales embellies de vernis démocratique, dominées par des partis islamistes hégémoniques.
En passant d’une domination sans partage à une autre, sans passer par la case sécularisation,la configuration des sociétés arabes des lendemains de révolution conforte la thèse selon laquelle les ex régimes autoritaires ont créé tous les ingrédients d’une polarisation durable : entre et pro islamistes d’un côté et nostalgiques des dictatures de l’autre.
Ce n'est vraisemblablement là qu'une phase douloureuse de la transition démocratique, sorte d'ultime legs empoisonné de Ben Ali et ses semblables. Seul réconfort, conscients du piège qui se referme, certains cyberdissidents d’hier, anarchistes dans l’âme, reprennent du service. Ils espèrent se substituer en autodidactes à une intelligentsia active trop peu, trop tard.
Seif Soudani

