Tunis, Institut Supérieur des Beaux-Arts, jour de rentrée universitaire chargée pour Nadia Jelassi, maître de conférences, que nous rencontrons entre deux réunions. Les appels téléphoniques de ses soutiens affluent continuellement durant notre rencontre. Car c’est aussi la rentrée judiciaire… Le 28 août, elle est convoquée par un juge d’instruction dans le cadre d’une affaire qui remonte au mois de juin dernier.
Nous nous étions alors entretenus avec Omar Ghedamsi, secrétaire général du syndicat des artistes plasticiens qui instruisait à l’époque une plainte pour violences et menaces de mort, et contre 3 ministres dont il estimait qu’ils avaient instrumentalisé politiquement une expo d’art.
Acharnement de la machine politico-judiciaire
En off, Nadia Jelassi nous confirme que son confrère Mohamed Ben Slama n’est plus rentré de France depuis que son domicile familial à Denden a reçu la visite d’un groupe de jeunes salafistes lui promettant des représailles.
Fait inédit en Tunisie, Nadia Jelassi rapporte que durant l’enquête le juge lui demande à plusieurs reprises « ses intentions », celles qui ont présidé à la création de son œuvre, un assemblage dont les images ont fait le tour du monde, représentant 3 femmes voilées enfouies dans des galets et des pierres évoquant à première vue une scène de lapidation.
Depuis la médiatisation de l’affaire, plusieurs figures publiques se sont improvisées critiques d’art, dont les prédicateurs intégristes Adel Alimi et Houcine Laâbidi (celui-ci avait légitimé le meurtre des exposants de la Abdellia). Rached Ghannouchi et Lotfi Zitoun y sont aussi allés de leur lecture artistique. Pour ce dernier, il était « clair que le message est l’incitation au caillassage et à la haine de la femme musulmane pieuse »…
Mehdi Mabrouk, ministre de la Culture, avait quant à lui fustigé un art médiocre, créé par des autodidactes. Il visait des jeunes issus de la mouvance underground qui avaient exposé le dernier jour du Printemps des Arts.
Ces prises de position publiques peuvent expliquer certaines autres questions, plutôt étranges, adressées à l’artiste durant son procès-verbal, comme le fait de lui demander si elle est autodidacte elle-même.
L’absurdité de la démarche de l’instruction fait sourire Nadia Jelassi. Les réseaux sociaux se sont mobilisés via une large campagne de soutien qu’elle a elle-même initiée à son insu, en mettant en scène l’humiliant examen anthropométrique qu’on lui a imposé. Une procédure qu’elle n’avait pas subie même du temps où elle exposait des œuvres anti régime Ben Ali.
Par émulation, les photos de profil de Tunisiens affublés d’une règle sur le visage fleurissent sur Facebook et Twitter. « Big brother is watching you » ironisent certains blogueurs à propos de ce fichage systématique qui, la semaine dernière, concernait le dissident Ayoub Messaoudi.
« Trouble à l’ordre public », un vestige des lois de l’ex dictature
Preuve du non-sens qu’est en l’occurrence l’anathème « trouble à l’ordre public », Mohamed Ali Bouazizi, l’huissier de justice ex militant RCD qui avait été mandaté par des salafistes pour faire constater un « blasphème » au 10ème jour de l’expo, a lui-même été poursuivi pour trouble à l’ordre public. Une façon de renvoyer dos-à-dos tous les protagonistes, inquisiteurs et artistes.
L’affaire Abdellia a le mérite de crever l’abcès d’un appareil pénal contenant des lois injustes (*). Il existe aujourd’hui une posture aussi timide que problématique, relayée par certains intellectuels se réclamant du modernisme, dont Yadh Ben Achour. Elle consiste à vouloir garder tels quels les actuels articles du code pénal tunisien en rapport avec la répression des « atteintes aux bonnes mœurs », parce que ces dispositions « sont suffisantes pour garantir une paix sociale… ».
Au nom de la lutte pour la non constitutionnalisation de ces mêmes textes, cette stratégie donne une caution à des lois fourre-tout, et surtout reconnaît le bien-fondé de l’association entre les notions de blasphème et de trouble à l’ordre public. Deux notions subjectives qui, associées l’une à l’autre, correspondent au cœur de l’argumentaire des ultra conservateurs d’Ennahdha.
Ainsi banalisée, ou « bénalisée » après la révolution, la législation à référentiel religieux permet à des magistrats de vouloir sonder l’inconscient des artistes. Une façon claire de tuer la fonction subversive de l’art, sa polysémie, et, à terme, liberté d’expression et de création. Les artistes engagés pourront toujours se rabattre sur l’art figuratif du patrimoine…
Seif Soudani
(*)1. L’Article 121-ter du Code Pénal (Ajouté par la Loi Organique N°2001-43 du 3 mai 2001, Loi portant modification du Code de La Presse) qui définit comme délit « la distribution, la mise en vente, l'exposition aux regards du public et la détention, en vue de la distribution, de la vente, de l'exposition dans un but de propagande, de tracts, bulletins et papillons d'origine étrangère ou non, de nature à nuire à l'ordre public ou aux bonnes mœurs ». [ndlr] Cet article a déjà servi comme base juridique à la condamnation à 7 ans et demi de prison des deux jeunes athées de Mahdia, Ghazi Béji et Jabeur Mejri en 2012.

