Chronique.Guy Sitbon : Bonjour Algérie

crédit photo : Federico Machnik

MAGAZINE DECEMBRE 2017

Depuis un demi-siècle, le pays ne cesse d’évoluer. Du haïk à la minijupe, du brushing années 1980 au hijab. Aujourd’hui, c’est ce dernier qui est à la mode. Porté par crainte des représailles, au départ, il est devenu le symbole d’une stabilité, d’un Islam respecté et compris, d’une guerre civile qu’on veut oublier. Ici, on prie, on parle français, on vit, on évolue.

“En Algérie, 73 % des mamans ne donnent pas le sein à leur bébé”, pouvait-on lire dans un journal algérien la semaine dernière. Je parcourais la presse à l’ombre d’une terrasse de café sur l’avenue Didouche-Mourad (ex-rue Michelet), perplexe devant ce chiffre. Jadis, hormis dans les familles coloniales, 100 % des bébés algériens tétaient leur mère. Naturel et beaucoup moins cher. Phénomène de “modernisation” d’autant plus énigmatique que le spectacle des rues grouillantes offre une image ­diamétralement opposée.

Beaucoup de femmes, de jeunes filles, passent devant moi, pressant le pas, flânant devant les vitrines, sirotant un café à mes côtés. Presque toutes voilées. Hijab, pratiquement généralisé. Sombre ou bariolé, fantaisiste ou austère mais invariablement coiffées de la capuche orientale inconnue autrefois dans la région.

“Ah, ça vous ennuie le foulard !”

Voilà vingt-sept ans que je n’avais pas mis les pieds à Alger. On était en pleine guerre civile, “la décennie noire” (1991-2002) dans le langage local. J’y fus agressé en basse casbah sans gravité. Le lendemain, dans la même rue, devant le même immeuble, deux journalistes furent assassinés. Les années suivantes, mes demandes de visas furent éconduites. Je dus me priver de cette ville si chère à mon cœur dans les décennies qui suivirent l’indépendance. M’y voilà à nouveau.

Dans le temps, le haïk blanc se portait comme un uniforme. Quand on y renonçait, on s’habillait “à l’européenne”, en robe ou en tailleur. Après l’indépendance, jupes, ­minijupes et pantalons se popularisèrent jusqu’à l’avènement des coiffures orientales qu’on a vu poindre dans les ­années 1980. Il en va ainsi dans tout le monde arabe et même en Europe. L’étrangeté, ici, tient dans la généralisation. A ­Tunis, à Casablanca, le hijab est largement répandu, sans plus. Ici, il paraît bien indispensable, impérieux. On se croirait à Riyad ou au Caire d’aujourd’hui. Que s’est-il passé ?

Sur la terrasse du café, à la table voisine, trois femmes entre 30 et 50 ans prennent place. Bien sûr voilées. Elles se mettent à bavarder. Dans un français d’une qualité plutôt plus raffinée qu’à Paris. Je n’ose pas les aborder. M’entendant interpeller un serveur récalcitrant, la plus âgée me demande : “Vous avez besoin de quelque chose ?” La conversation s’engage. Elles m’invitent à leur table. Je vais droit à ma question. Elles s’esclaffent.

– Ah, ça vous ennuie le foulard ! En France, vous en faites un scandale permanent. Ils vous arrivent de penser à autre chose ?

– Je cherche à comprendre le changement depuis mon précédent voyage.

– Le changement, c’est l’instruction. On a lu les livres sacrés, les théologiens. On a compris le véritable Islam, pas celui de la pure tradition que nous avions recueilli de nos parents. Eux, ils étaient seulement rituels, ils n’avaient pas la vraie foi.

– Quand vous est venue cette révé­lation ?

– Ça a été progressif, estime la plus âgée. Pour dire la vérité, pendant la guerre civile, à partir de 1991, on a eu peur. Les tueurs rôdaient partout. Les massacres étaient monnaie courante. C’est à cette époque que j’ai commencé à me voiler. Je me sentais plus en sécurité. Je me disais que les criminels ne me prendraient pas pour une mécréante. Toutes les femmes partageaient ma peur.

– Rien de religieux dans tout ça.

– Au début, rien. Puis, j’ai lu des livres sur l’Islam. Et j’ai compris combien notre religion était étrangère à celle de ces assassins jihadistes du Front islamique du salut (FIS) et du Groupe islamique armé (GIA). Dans l’Islam, faire du mal est un péché. Le meurtre est un crime contre Allah. Les terroristes trompent le peuple en prétendant combattre au nom de la religion.

– En somme vous êtes devenu religieuse par horreur du terrorisme.

– Non, j’étais déjà religieuse. Mais j’ai d­écouvert le véritable Islam, ça, oui. Et puis, j’ai commencé à faire mes cinq prières quotidiennes. Vous ne pouvez pas savoir comme on se sent bien après avoir prié. Essayez, vous verrez.

Mes deux autres convives font aussi leurs prières. Depuis plusieurs années. “Comme tout le monde”, affirment-elles.

A Alger, l’étranger ne court pas les rues. Ma présence n’est pas incongrue, mais sin­gulière. On me sourit, on me salue. On s’adresse à moi sous n’importe quel prétexte. Deux jeunes gens, sur le trottoir de la Grande Poste, me demandent d’où je viens. S’engrène une palabre dans un français ­irréprochable. Je les invite à boire un café.

Des airs de province hexagonale

Etudiants en informatique, ils travaillent en français, lisent des romans, de l’histoire en français. Pas facile de les distinguer de leurs pareils à Paris. Font-ils leurs cinq prières ? Oui, répondent-ils en chœur. Depuis toujours. Comme leurs parents, leurs amis. Ils rêvent d’émigrer un jour. En France ? Ailleurs ? A la volonté de Dieu. Ils n’ont aucun souvenir personnel de la “décennie noire”, mais on leur en a tant parlé qu’ils ont le sentiment de l’avoir vécue. Abdelaziz Bouteflika et l’armée, soutiennent-ils, ont écrasé le terrorisme, amnistié les repentants et instauré la paix civile. La nation leur doit la quiétude actuelle. Que le prix du pétrole baisse ou monte, quelle importance tant qu’on peut se promener dans la rue sans crainte de recevoir une balle.

Dans la principale librairie on trouve au moins les trois quarts des livres en français publiés par des éditeurs locaux, écrits par des auteurs nationaux. N’était-ce le petit département arabe, on se croirait dans une province hexagonale. Durant mon ­séjour, en dehors de mes rendez-vous journalistiques, j’ai dû m’entretenir avec plus d’une cinquantaine de personnes rencontrées au hasard. Seuls deux ou trois ne pouvaient s’exprimer qu’en arabe. Presque tous ont préféré le français qu’ils maîtrisent souvent, mieux ou aussi bien.

Mes souvenirs de l’Algérie coloniale, comme ceux des époques Ben Bella et Boumédiène, gardent l’empreinte d’un peuple infiniment moins francisé et moins islamisé que de nos jours. Les statistiques officielles, sont peu fréquentes et peu fiables, mais on sait, par exemple, que les tirages des journaux algériens en français sont bien supérieurs actuellement que sous la colonisation, alors que la ­population française a disparu. De l’école primaire à l’université, l’enseignement se francise largement. Cinquante-cinq ans après le choc de la décolonisation, simultanément à une politique ferme d’arabisation, l’Algérie se francise, s’européanise, se modernise. Et s’islamise à sa manière.

Les jihadistes se font rares

Alors que la guerre de libération, pilier de l’unité nationale, demeure gravée dans la mémoire comme une épopée glorieuse, la décennie de guerre civile a laissé des stigmates d’horreur, de honte et d’abomination. Traumatisme pas encore dissipé, plaies pas vraiment cicatrisées. Quelques maquis encore présents. Mais les jihadistes qui ravagent l’Europe et la Syrie viennent beaucoup plus rarement d’Algérie que de Tunisie ou du Maroc. ­Serait-ce dû aux voiles, aux prières généralisées et à la francisation ? L’Algérie aurait-elle trouvé ce cheminement étrange vers la stabilité et le progrès ? 

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