Chronique.Macron : des pas vers l'inconnu

Crédit photo : Ludovic Marin / AFP

MAGAZINE JANVIER 2018

Alors que sur le plan politique tout part à vau-l’eau en Europe, l’élection d’Emmanuel Macron fait figure de bizarrerie, en donnant l’illusion d’une certaine stabilité de la France. Même si on ignore dans quelle direction le pays “marche”, il tient sur ses pieds : ceux d’un seul homme.

S’il y a un trait de caractère dont on ne peut priver le Français, c’est bien son naturel grognon. Quoi qu’il arrive, il n’est pas content de son gouvernement. La rue est cabossée de dos-d’âne ? Il rouspète contre le maire “un incapable, paresseux, dilapideur de budget”. Le jour où des travaux de réfection sont enfin entrepris, les mêmes voisins accusent les autorités de bloquer la circulation tout au long de l’année, de transformer leur ville en un chantier permanent. S’il a du mal à boucler les fins de mois, si son enfant a de mauvaises notes, si le temps est maussade, encore et toujours, le Français râle. Telle se résume du moins sa réputation.

Une légère brise d’espérance

Depuis environ six mois, ce tempérament éternellement contrarié semble vouloir s’adoucir. Un léger vent d’optimisme s’est levé. On pouvait le ressentir sans savoir très bien d’où il venait. Un sondage Ipsos vient nous le confirmer. On y apprend qu’à la question “Etes-vous satisfait de la vie que vous menez ?”, 49 % s’affirment satisfaits, 41 %, ni satisfaits, ni insatisfaits, seuls 10 % se déclarent mécontents. En France ? Ce pays perpétuellement au bord de la colère aurait-il découvert le tranquillisant adéquat pour se délivrer d’une dépression apparemment incurable ?

Un autre sondage perce peut-être l’énigme. Aux élections euro­péennes de mai 2019, le parti d’Emmanuel Macron part largement en tête. Dès le premier tour, plus d’électeurs qu’il n’en avait récoltés à la présidentielle de mai dernier sont prêts à lui faire confiance. Six mois après son ascension à l’Elysée, le jeune homme se montre encore plus fringant qu’il ne l’était lorsqu’il stupéfia la terre entière en s’asseyant sur un trône qui ne lui était nullement destiné. Six mois plus tard, selon la coutume ancrée dans les mœurs, les Français auraient dû être désappointés, furieux de ce président qu’ils venaient de choisir. Au contraire, le même sondage Ipsos nous apprend qu’ils ne sont que 31 % à ne pas être satisfaits de son action. Visiblement, bon nombre d’extrémistes de droite et de gauche accordent aujourd’hui un brin de confiance à l’homme qu’ils prenaient hier en grippe.

Souvenons-nous. En début d’année 2017, la France faisait figure d’homme malade du continent. Son économie allait à vau-l’eau, un courant anti-européen irrésistible semblait submerger l’opinion, Marine Le Pen épouvantait jusqu’aux Japonais. Elle entendait rompre avec la zone euro et déclencher une crise monétaire mondiale. A sa défaite, le soupir de soulagement se mua sans tarder en une légère brise d’espérance.

Comme une lettre à la poste

Dès les premières semaines, le jeune président prit par les cornes le taureau des réformes. En un rien de mois, de nouvelles législations fiscales et salariales qui croupissaient au fond des tiroirs ­depuis des décennies virent le jour. Discutées, votées, promulguées en un tour de main, elles passèrent comme une lettre à la poste. Ces lois, Chirac, Sarkozy, Hollande s’étaient battus d’arrache-pied pour les mettre en œuvre. Tous avaient été contraints de battre en retraite face à d’interminables manifestations populaires.

Sous Macron, syndicats et gauchistes s’appliquèrent à soulever la vague habituelle de mécontentement. La foule fit la sourde oreille. A-t-elle fait confiance à Macron les yeux fermés ? A-t-elle cru qu’il était temps de procéder à ces évolutions que l’Europe entière avait adoptées depuis belle lurette ? Toujours est-il que le petit peuple a laissé sans broncher le gouvernement prendre des mesures nuisibles aux salariés, en espérant qu’elles seront bénéfiques à l’économie nationale. De même, en réduisant l’impôt sur la fortune, le Président a espéré rapatrier les opulentes familles parties s’abriter sous des cieux fiscaux plus propices. Besogneux et classes moyennes l’ont laissé faire sans rien laisser paraître de leur amertume. Macron, “président des riches” ? Qu’importe, on continue à lui laisser le champ libre, à parier sur lui.

Croire aux lendemains qui chantent

En Allemagne, Angela Merkel est sortie fragilisée des dernières élections. La Grande-Bretagne ne se dépêtre pas d’un Brexit parti pour mettre le pays sens dessus dessous. En Autriche, l’extrême droite entre en force à la chancellerie. En Italie, le bouffon de Berlusconi menace à nouveau de prendre les rênes. L’Espagne ne voit pas encore comment elle tiendra tête aux indépendantistes catalans. Les Etats-Unis sont tombés entre les mains d’un malade mental. L’Occident prend l’eau de tous bords. Seule la France se tient debout, ferme, sûre d’elle-même, comme elle ne l’a plus été ­depuis si longtemps. C’est l’incroyable miracle Macron.

Car, en vérité, hormis quelques lois, il n’y a rien de nouveau sous le ciel de Paris. Déficits, dette, chômage, commerce extérieur, croissance sont restés stationnaires, en bien piteux état, tels que les avait laissés l’héritage de François Hollande. On espère des lendemains qui chantent, on croit que Macron a mis le pays sur la bonne voie et qu’il suffit de patienter deux, trois ans pour cueillir les fruits de ses semences. Tout est là, on y croit.

Un prodigieux chambardement

Le reste du monde nous regarde, intrigué et pensif. Des Espagnols aux Allemands en passant par les Britanniques, chacun se prend à ­rêver : pourquoi n’auraient-ils pas eux aussi la chance de voir jaillir un Macron. Une jeune pousse qui remettrait les pendules à zéro, entreprendrait ce que tout le monde attend et bouleverserait les structures politiques avachies. L’œuvre maîtresse du nouveau régime n’a pas porté sur ce qu’il a construit mais sur ses démolitions. Tous les partis qui structuraient la vie politique ont été anéantis. Socialisme, disparu corps et biens. Conservatisme, réduit à quelques miettes. Une démagogue à l’extrême droite, un autre à l’extrême gauche, occupent chacun une portion du territoire, sans convaincre. ­Marine Le Pen sait parfaitement qu’avec ou sans elle les immigrés resteront en France avec tous les impondérables liés à leur intégration. Jean-Luc Mélenchon ne croit pas un instant qu’il réussirait à laminer les inégalités de fortune ni même à les ­réduire sensiblement.

Ainsi, le macronisme occupe-t-il à lui tout seul presque tout le champ de ce que furent le centre, la droite et la gauche. Mais qu’est ce que La République en marche (LREM), le parti bricolé à la hâte ? Une organisation ? Aucune. Des leaders ? Guère. Une idéologie ? On la cherche. Ce prodigieux chambardement a été opéré par un homme, un seul homme. Lui parti, cette foudroyante puissance s’écroule en poussière. Même le Général de Gaulle était entouré de toute une classe politique et d’une multitude de groupuscules. Le seul soutien de Macron, c’est Macron.

Ne lui en demandons pas trop, il vient à peine d’entrer dans l’arène du combat pour le pouvoir. Saura-t-il édifier l’appareil propre à asseoir le pays ? Préfèrera-t-il ne représenter que lui-même pour laisser dans l’histoire la trace d’une étoile filante aussi vite disparue qu’apparue sous l’émerveillement des regards ébahis ?

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