Envoyé spécial.Soudan : l'esprit Soufi

Photos d'Hervé Pugi

MAGAZINE DECEMBRE 2017

A une quarantaine de kilomètres de Khartoum, Umm Dawban. Sous un soleil de plomb, le bruissement de lancinantes psalmodies rythme la petite villle soudanaise. Déambulation au sein de la confrérie soufie Qadiriya Badiriya.

Pour trouver son chemin dans le dédale d’allées en terre battue serpentant à travers le sanctuaire, il suffit de tendre l’oreille. Epicentre de la vie de cette confrérie soufie, dont les racines plongent plus de six siècles en arrière dans la lointaine Irak, l’école coranique a des allures de retraite paisible. Agglutinés dans de petites salles fraîches et obscures ou éparpillés à même le sol sous des préaux, plusieurs dizaines d’enfants et d’adolescents s’astreignent au long et fastidieux apprentissage du Coran. Ils sont habituellement plusieurs centaines à se bousculer en ces lieux mais, en cette saison où le Soudan se transforme en fournaise, nombre d’entre eux ont regagné leurs familles. Les autres poursuivent patiemment leur enseignement. Les plus jeunes, eux, composent avec les moyens du bord.

Des feuillets déchirés et cornés passent de main en main. Les apprentis se penchent avec plus ou moins d’assiduité sur leur “alluha”, plaquette en bois sur ­laquelle ils ont eux-mêmes couché les paroles du ­Prophète. Accroupis, les yeux rivés sur leurs textes, ils répètent inlassablement les mêmes mots, imperceptiblement les mêmes phrases. Tout en se balançant de haut en bas. “Ils l’apprennent par cœur”, explique fièrement l’un des professeurs, patrouillant d’un air paternaliste avec sa cravache de cuir : “Les sourates se font de plus en plus courtes au fur et à mesure que l’on avance dans le Coran. Alors le plus simple, notamment pour les plus jeunes, est de commencer par la fin.” Ces shebab viennent du Darfour, de Centrafrique, de Somalie ou encore du Tchad, entre autres pays. Des régions souvent en crise. Ce Soudan, souvent décrit comme un enfer que tout le monde chercherait à fuir, apparaît pour bien des réfugiés comme un havre de paix et de stabilité. Dans le ­village d’Umm Dawban, ces jeunes trouvent surtout, et avant tout, un toit et une pitance.

“Ils auront au moins appris à lire et à écrire”

Des conditions de vie modestes, presque spartiates, où chaque instant se partage avec ses “frères”. Chacun met la main à la pâte et ceux qui sont libérés de leurs obligations estudiantines s’activent pour assurer la bonne marche de la confrérie. Très vite, une bataille de seaux d’eau éclate autour du puits sous le regard amusé des enfants du village voisin qui errent librement sur le site. Le jeu ne dure qu’un temps et, une fois l’excitation ­retombée, tous s’activent autour d’une immense auge où se préparent les différents repas. Dans cet esprit communautaire, ouvert et bienveillant, la vie semble suivre un cours immuable, invariablement rythmée par les ­appels à la prière. Contrairement à une idée reçue, si l’apprentissage du Coran meuble le quotidien, il n’a pas spécialement pour objectif d’éveiller des vocations­religieuses. Ce que confirme l’un des cheikhs : “Ces enfants nous sont envoyés par leurs parents qui, souvent, n’ont pas les moyens de s’en occuper ou de les nourrir. Certains ne passent qu’un an avec nous, d’autres restent un peu plus longtemps.” Toutefois, l’homme reconnaît que “ceux qui montrent une aptitude spéciale dans ­l’apprentissage et la compréhension du Coran sont destinés à de plus grandes études coraniques”. Les autres, il s’en excuse presque, “reprendront le cours de leur vie en ayant au moins appris à lire et à écrire”.

“Une expérience et une réflexion spirituelle”

Un peu à l’écart de la madrassa (l’école), le grand cheikh va donner audience à quelques habitants de la région. Tout ce que le sanctuaire compte de dignitaires religieux se presse dans une grande salle commune. Son arrivée est devancée par celle de musiciens qui louent Allah sur des rythmes entraînants. Il n’en faut pas plus pour voir nombre de ces religieux se lever de leurs paillasses pour virevolter en transe, sous le regard impassible de leur cheikh qui martèle lui-même la cadence d’un hochement assuré de la tête. La quiétude revenue, il est grand temps pour le cheikh de se transformer en juge de paix pour cette communauté qui dépasse ­largement les seules frontières du site. Mais quel est cet Islam pratiqué au Soudan ? La réponse ne tarde pas : “C’est le soufi. Il tend à faire croître les émotions en son ­esprit, à s’impliquer vis-à-vis de Dieu et de son prochain, à surpasser les difficultés de la vie. C’est à la fois une expérience et une réflexion spirituelle.”

A la tombée de la nuit, toute la communauté – du plus jeune novice au cheikh le plus renommé – se réunit sur la place centrale, bien à l’abri au pied de la mosquée. Assis en cercle, autour d’un bûcher qui crépite nerveusement, le temps s’arrête alors que le silence envahit les lieux. Les visages sont graves et fermés, tous unis dans la même ferveur, entre méditation et recueillement. Soudain, le nom de Dieu retentit dans l’obscurité, repris en cœur par l’ensemble des fidèles. Un “dikhr ”, une invocation, lancinante et psalmodiée à l’unisson durant encore de longues minutes jusqu’à ce que le silence enveloppe une nouvelle fois l’assemblée. Fin de la célébration. Si les aînés retournent vaquer à leurs occupations, les plus jeunes n’en ont pas terminé. Rangés en file indienne, à la modeste lueur d’un unique réverbère et des luminaires pâlots de la mosquée, les shebab reprennent leur apprentissage.

De bons étudiants que ces gamins pleins de vie ? Le verdict d’un professeur ne se fait pas attendre : “Ça dépend, mais vous savez, ce ne sont que des enfants…” Le temps de cet échange suffit à voir les dissipés s’activer. Dans le rang, les plus facétieux chahutent en cognant leurs camarades à grand coup de… Coran. Quoi de plus sacré que la jeunesse ? 

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