France.Dossier Logement, travail : la galère des Franco-Maghrébins - VOUS N’AVEZ PAS LA TETE DE L’EMPLOI

© AFP

Pendant quatre mois, d’avril à juillet 2016, l’équipe d’ISM Corum, un cabinet expert en testings a envoyé des faux CV à 40 grosses sociétés de plus de 1000 salariés pour se rendre compte de la discrimination qui règne ou non lors de l’embauche d’un nouveau salarié. Conclusion, les recruteurs ont tendance à privilégier les noms à consonance « hexagonale » au détriment de ceux à consonance « maghrébine ».

En septembre, nous avions traité cette question récurrente en publiant dans notre magazine n°106 un dossier intitulé, « Logement, Emploi, la galère des Franco-Maghrébins » qui tentait de comprendre et d’apporter des réponses et des solutions adéquates à ces discriminations qui créent un véritable sentiment de rejet. En exclusivité, nous vous proposons de le retrouver dans son ensemble* en lecture libre sur notre portail. 

Adel, Mehdi, Soliou ou Abdelnor sont encore jeunes sur le marché du travail. Il ne leur a pas fallu longtemps pourtant pour comprendre combien il leur était défavorable. Chacun à leur manière, ils témoignent d’une discrimination à l’embauche féroce, confirmée notamment par le testing réalisé par l’Institut Montaigne en 2015.

C’est une histoire qui se répète. Pernicieuse et sourde. Terriblement anonyme pour ses victimes comme ses responsables. La discrimination à l’embauche n’a pas de visage mais elle se manifeste chaque jour. Par un courrier ou un email de refus impersonnel, ou, le plus souvent, par l’absence de réponse, tout simplement.

“Avec un ami, raconte Mehdi Debboun, 23 ans, de Magny-les-Hameaux (78), on a répondu ensemble à cinq offres de stage. On est dans le même cursus, master en management. Moi, je n’ai eu aucun retour. Lui en a eu quatre. Trois négatifs et un positif.” A son âge, Mehdi n’en fait pas encore une maladie. C’est l’absence de bonne manière qui le gêne le plus. “Je ne peux pas dire si c’est de la discrimination mais en tout cas, je trouve ça dégueulasse de ne pas répondre.”

En effet, difficile de déterminer le pourquoi du comment. Mais le décompte fait sens. “Dès que j’ai eu mon BTS comptabilité, j’ai voulu travailler, se rappelle Abdelnor Iazouguene, chef de service informatique de 34 ans, habitant à Courcouronnes (91). En deux mois, j’ai dû répondre à plus de 150 offres. Je n’ai obtenu aucun entretien, zéro. J’étais très motivé, très volontaire. Mais je me suis tout de suite heurté à un mur.”

Même constat pour Adel B., graphiste freelance de Versailles (78), 34 ans, et diplômé de l’Ecole supé- rieure des arts et techniques (Esat). “Depuis 2010, j’ai envoyé environ 300 CV. J’ai obtenu cinq entretiens. Par la force des choses, aujourd’hui, je travaille à mon compte.”

Le plus surpris a sans doute été Saliou Amoussa, béninois et musulman de 24 ans. Arrivé il y a deux ans en France pour étudier, il a obtenu un master 2 en communication à l’université de Versailles. “En quelques jours, une semaine maximum, mes amis de promotion ont décroché un stage, raconte le jeune homme d’une voix calme. Moi, il m’a fallu six mois. J’ai envoyé près de 200 CV. J’ai eu une dizaine de réponses. Toutes négatives.”

Un capital symbolique négatif

Très vite finalement, ils se rendent compte qu’ils font face à un problème spécifique, en se comparant à leurs camarades, en s’attachant aux détails qui en disent long. “Ce qui me surprenait le plus, explique Abdelnor, c’était la rapidité des réponses. C’est impossible d’étudier sérieusement une demande en quinze minutes.” Pour Mehdi, c’est à force de comparaison qu’il découvre le pot aux roses : “Je n’ai pas pensé immédiatement à la discrimination. Au début, je me disais que mon CV était mal fait ou pas assez fourni. C’est à force de regarder ceux des autres en fait. A nos âges, on a à peu près tous le même CV. Alors j’ai repensé à ce que me disait une ancienne prof de ressources humaines et je me suis dit qu’il y avait autre chose…”.

Des exemples parmi des centaines, des milliers... L’année dernière, la chercheuse Marie-Anne Valfort et l’Institut Montaigne ont dévoilé “un testing d’une ampleur inégalée” portant sur 6 231 CV, envoyés aux mêmes entreprises à travers toute la France, de septembre 2013 à septembre 2014.

Entre les six candidats créés, seuls le nom, le sexe et la religion variaient. Et les résultats sont éloquents. L’homme musulman a quatre fois moins de chance que l’homme catholique d’obtenir un entretien et, plus surprenant, trois fois moins de chance que la femme musulmane. “Dans l’imaginaire collectif français, l’islam est associé à l’extrémisme religieux et à l’oppression des femmes, supposait l’auteure de l’enquête sur France 3 le 15 octobre dernier. Il semble que ces deux stéréotypes soient très présents dans l’esprit des recruteurs lorsqu’ils sélectionnent les CV.” Mais cela n’est peut- être pas suffisant.

Le sociologue Elyamine Settoul, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem), constate qu’“en France, l’homme musulman cristallise une image de rebelle, de banlieusard, potentiellement agressif et réfractaire à l’autorité. Dans le monde du travail, son capital symbolique est clairement négatif”.

Pour Saïd Hammouche en tout cas, directeur et fondateur de Mozaïk RH, un cabinet de recrutement dédié à la promotion de la diversité dans les entreprises, ces résultats n’ont rien de surprenant. Il les a constatés lui-même. “Cette différence homme-femme, je la vois sur le terrain. C’est clair et net. Je ne pensais pas qu’elle était aussi marquée que le dé- montre le testing, mais j’ai constaté une aggravation. En plus, cette étude a été réalisée avant les attentats de janvier et de novembre 2015. On peut donc penser que ça s’est encore aggravé depuis.”

Un mal sournois

Jusqu’ici relativement timide, le gouvernement a lancé deux campagnes cette année. L’une en février par le ministère de l’Economie (en collaboration avec Mozaïk RH), avec le trophée Top Ten des recruteurs de la diversité, l’autre en avril par le ministère du Travail, pour une campagne de quinze jours baptisée “Les compétences d’abord”. Somme toute bien maigre.

Mais que faire face à un mal aussi sournois qui, comme la dit la ministre du Travail Myriam El Khomri, est le fruit d’une “succession de petites décisions, de préjugés, parfois de petites lâchetés”?

La première chose à faire, répond le juriste et ancien membre de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), Michel Miné, c’est de les mettre en lumière. Toutes les discriminations durent parce qu’elles sont cachées. Les pouvoirs publics devraient commander davantage d’enquêtes aux organismes publics qui étudient spécifiquement les discriminations, et notamment les discriminations raciale et religieuse.” Multiplier les testing donc.

Comme l’enquête menée en France en 2007 par ISM Corum pour le Bureau international du travail. Elle avait établi que les employeurs français favorisaient quatre fois sur cinq un candidat d’“origine hexagonal ancienne” plutôt que celui d’ “origine maghrébine ou noire africaine”.

Sanctionner les entreprises

Conscient de cette nécessité, le gouvernement s’y est finalement résolu et mène actuellement deux campagnes de testing lancées auprès de “plusieurs dizaines d’entreprises de plus de 1 000 salariés”. La présentation des résultats aura lieu en septembre et Myriam El Khomri a déjà assuré qu’elle serait “intraitable” avec les entreprises prises la main dans le sac. Car que valent les enquêtes s’il n’y a pas de punition au bout? C’est en tout cas l’avis d’Elyamine Settoul : “A un moment donné, il va falloir réfléchir à sanctionner les entreprises plus fortement. Tous les leviers doivent être actionnés, dont celui de la dissuasion.”

Malgré une volonté politique défaillante, Saïd Hammouche reste optimiste. “On a quand même beaucoup progressé. La Charte de la diversité, la Halde, le Défenseur des droits sont passés par là. Il y a quinze ans, le mot discrimination n’existait même pas dans le discours politique.” C’est vrai. Même si pour la plupart, ces avancées sont davantage le résultat de l’application de directives européennes que le fruit d’initiatives des gouvernements successifs. D’ailleurs, Saïd Hammouche ne s’empêche pas d’exprimer son impatience et son agacement à l’égard des pouvoirs publics. “Il faut accompagner les candidats, comme nous le faisons, mais cela ne suffit pas. Il faudrait aussi accompagner les entreprises. On pourrait très bien imaginer un service public dédié. On le demande mais pour l’instant, on nous écoute mais on ne nous entend pas.” A creuser en tout cas.

Vers l’auto-emploi

Car en attendant, la discrimination creuse son sillon dans les esprits. “J’ai le sentiment d’être mis à l’écart, confesse Saliou Amoussa. Je me dis qu’en France, on ne veut pas nous donner l’opportunité de faire nos preuves. J’en ai parlé avec des amis d’origine maghrébine et j’ai l’impression que c’est encore pire pour eux. On se demande forcément si ce sera un frein à sa progression, à son évolution professionnelle. C’est pour ça que je m’oriente plutôt vers l’auto-emploi. Si ça continue, soit je crée ma boîte en France, soit je retourne au Bénin.”

A 34 ans, Adel B., gagné par la lassitude, est encore plus touché. “Je me sens bloqué. J’ai l’impression de ne pas pouvoir avancer dans la vie, de ne pas réussir à avoir une situation stable. En ce moment, j’ai envie de partir à l’étranger. Je n’en veux à personne en particulier mais… Je suis vraiment dégoûté. J’ai l’impression qu’on ne m’a pas donné ma chance.”

Vigile à Carrefour

Quant à Abdelnor Iazouguene, s’il est aujourd’hui cadre dans une entreprise et gagne bien sa vie, il n’oublie pas pour autant ce qu’il a vécu. “Quand j’ai dû, pendant plusieurs mois, être surveillant dans un lycée, puis ensuite vigile à Carrefour, j’ai vraiment vécu ça comme une injustice. Et si je n’avais pas décroché un boulot dans ma branche grâce à un ami, je n’aurais peut- être jamais eu ma chance. En fait, quand on est maghrébin, de banlieue, si on n’a pas de piston, c’est vraiment compliqué.”

Julien Wagner

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