La chronique du Tocard. « Sale Français ! »

 

Il y a parfois des insultes qu’on aimerait entendre plus souvent de la bouche de certains et c’est pas parce que je suis connu pour ma vulgarité qui est en vérité un second degré pas accessible à tous, que je dis ça. C’est juste que la vie a été conçue de travers sinon on serait tous heureux ensemble. 

 

Cette histoire de la découverte de ma françitude que je vais vous raconter commence aux alentours d’octobre 1995, non pas dans mon pays, la France, mais à l’autre bout de la terre, quelques mois après mon arrivée à Sydney, qui n’est pas la capitale de l’Australie et ça serait bien d'arrêter de la confondre avec Canberra.

A l'époque, Jacques Chirac, nouvellement élu à la tête de la République française, décide de reprendre les essais nucléaires. Quel con ! C’est le hasard qui fait mal les choses, puisque notre président a prévu d’essayer ses bombes en Nouvelle-Zélande, à une heure d’avion d’où je me trouve.... Sympa.

L’histoire continue dans un pub noir de monde, un soir où l’équipe de France de rugby joue contre les Australiens. Un écran géant assure alors la retransmission de la rencontre et nous sommes deux, avec un autre ami fromage qui sent très fort, à supporter les Bleus. J’ose même, ce soir-là, un petit drapeau bleu blanc rouge que j'ai peint sur ma joue gauche, quelque chose que je n’aurais jamais pu faire au pays. Bref. 

A l’époque, les rugbymen français jouent très bien et on a droit à plusieurs essais de leur part. J’applaudis chaque point marqué et quelques Australiens semblent agacés par mes encouragements ostentatoires, mais ils gardent tout de même leur calme malgré leur fort taux d’alcool élevé.

Sauf l’un d'entre eux, de loin le plus costaud, un molosse qui avoisine les deux mètres de hauteur. Eméché comme les autres, il finit par s’approcher de moi pour m’insulter de très près. Son insulte préférée qui devient pour le coup mon insulte préférée est basée sur l’origine de l’autre. Je sais : c’est pas original. Mais ce n’est pas celle à laquelle vous pensez. C’est celle qui se rapproche le plus de la réalité…

Comme c’est la première fois qu’on me traite de « Sale Français » et que pour bien communiquer, il faut toujours s’habituer aux mots des autres, je sais pas trop quoi répondre. Comme un couillon, je regarde même derrière moi pour être sûr que le colosse parle bien de moi. Et effectivement, y avait pas de doutes à avoir : le sale Français c’était moi. Bougnoule en France, Français en Australie…

A vrai dire, l’Australien ne fait aucune différence entre mon ami, un « Blanc » et moi le basané. Pour lui, on est tous les deux, deux gros enculés de Français. Je le regarde. Et je réfléchis. Je me souviens, qu’en France « Sale Arabe » me met dans tous mes états, mais là, je suis presque heureux et je lui réponds même par un sourire.

Surpris de ma réaction, ne comprenant pas que je réponde à son insulte, en lui montrant toutes mes dents. Il s’éloigne et j’ai  presque envie de lui dire « merci, thank you » pour être sûr qu’il soit au courant de ma gratitude.

J’ai envie de le remercier parce que le mastodonte qui ne me connaît pas du tout est si proche de la vérité. Oui, il a raison le bougre : je suis un Sale Français. Un arrogant, un Monsieur-je-sais-tout chauvin qui fait la leçon à la Terre entière. J’ai envie de lui dire tout ça, mais il est déjà parti embêter une demoiselle.

Je repense à ma vie en Hexagone. En France, si je suis malpoli, je suis un sale Arabe. Si je suis poli, je suis un Arabe bien comme il faut (c’est-à-dire pas comme les autres). Là, je suis un Français avec tous ses défauts. La classe !

Après cette soirée où les Bleus ont fini par l’emporter, je me suis rendu compte que je n’avais jamais été français jusqu’à ma venue aux antipodes. Triste constat. A Sydney, je le suis devenu. En aucun cas, j'ai été, comme en France, un Algérien maquillé Bleu-Blanc-Rouge.

Certes, je restais un étranger en Australie, oui, mais comme l’est un Suédois à Paris. C’est comme si un type avait dépoussiéré le cadre d’une vieille croûte familiale et qu’il réalisait brutalement que le tableau est un Monet. J’étais ce tableau.

Fallait que j’aille au bout du monde pour comprendre que j’avais été berné jusqu’au cou. Pour pas dire autre chose. Pour comprendre aussi que quand tu nais dans un bled, et que tu y passes toute ta jeunesse, tu ne peux pas être autre chose que du pays.

C’est pour ça qu’on a inventé le droit du sol, parce qu’on a compris qu’on pouvait être français et basané, asiatique ou noir. Que c’est le vécu commun, positif ou négatif, qui fait la nationalité !

Et le plus important, c’est qu’à force d’être regardé comme Français, j’ai changé le regard que j’avais sur moi-même: je suis devenu un Français. Avec mes différences. Comme les autres. Avec mes qualités et mes défauts. Comme les autres. Je n’étais plus « Français, mais d’origine algérienne », mais « Français ET d’origine algérienne ».

Malheureusement, je suis revenu au bercail, drapé aux couleurs bleu-blanc-rouge. Et si j’avais su que la France allait m’enterrer vivant de cette façon, je ne serais jamais rentré.

Nadir Dendoune

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