La chronique du Tocard. Amal

 

A chaque fois qu’Amal m’appelle, elle est en train de conduire. Je lui demande toujours si elle a bien branché son kit mains libres. Elle me dit « Oui bien sûr Nadir ». Parfois, j’ai l’impression qu’elle se fout de ma tronche, mais je suis peut-être un peu parano sur les lignes. Si je lui prends la tête avec ça, c’est parce que je m’inquiète pour elle : beaucoup de flics la détestent. Et ils attendent juste le moindre faux pas. Parce qu’en trois ans, Amal est devenue leur bête noire. 

 

Il faut dire qu’avec elle, ils ont du mal. C'est plus facile avec les hommes. Avec les mecs, les basanés et les Noirs, ils n’hésitent pas. Ils peuvent les cogner, les insulter, voire les buter. Ils savent qu’ils ne seront jamais inquiétés. De temps en temps, ils sont traduits devant les tribunaux. 

Faut faire genre que la démocratie fonctionne un minimum dans ce pays et qu’un flic n’est pas au dessus de la loi. On n’est pas aux Etats-Unis cocotte, mais en France, on ne plaisante pas avec le droit et la justice. Devant la Cour, les policiers poursuivis ne sont jamais seuls. C'est une caste avec un système bien rodé. Une machine huilée qui pense plus à mettre sous les écrous qu'a réfléchir sur ses pièces défectueuses.

Bien sûr, parmi les flics, beaucoup ne sont pas des couillons et ils savent très bien que le collègue a merdé mais ils se disent qu’on règlera ça plus tard : « entre nous ». Et puis, ils se disent que ça peut leur arriver aussi à eux, qu’ils ne sont jamais à l’abri d’une bavure et qu’ils seraient bien contents de voir qu’ils sont soutenus à leur tour.

Avec Amal, c’est un peu plus compliqué : c’est une honnête mère de famille, tout juste la quarantaine, une belle nana en plus, faut être honnête. Elle craque de temps en temps, c’est pas Robocop quand même, comme lors du verdict rendu après le procès sur les policiers responsables de la mort de Zied et Bouna, où elle s’était mise en larmes à crier son désespoir devant tout le monde quand elle avait appris le non-lieu. 

Vendredi dernier, vers 20h20, elle est rentrée une dernière fois dans cette salle de la cour d’assises de Bobigny, où avait lieu pendant toute la semaine le procès du policier qui a abattu son petit frère, mort à Noisy-le-Sec d’une balle dans le dos en avril 2012.

Ce n’était que la quatrième fois en 50 ans qu’un procès pour violences policières avait lieu aux assises. Et c'était grâce à Amal qui s'était battue comme un lionne pour faire traduire ce flic devant les tribunaux. Le reste du temps c'est "Circulez Y'a Rien à Voir". 

C’était l’heure du verdict. Une date qu’elle attendait depuis trois ans. Forcément, c’était un moment très spécial pour elle. Amal était entourée de sa fille et de sa nièce. Elle était aussi calme qu'Olympe, c’était magistral de la voir aussi digne.

Elle s’est assise et j’ai pas pu m’empêcher de la regarder. Amal avait la tête baissée, les yeux quasiment fermés et elle attendait. Elle se recueillait je crois. Peut-être même qu’elle demandait à Dieu de l’aider. De lui rendre justice. 

La salle de la cour d’assises était bondée de monde. Beaucoup de soutiens présents. Ca l’a aidée à rester forte. Y avait aussi les flics, la mafia institutionnelle qui restait debout et qui nous regardaient comme on regarde un ennemi.

L’avocat général a été le premier à rentrer. Il avait été très bon. Lui, avait compris qu’un flic est un justiciable comme un autre. Lui, avait compris que le policier mentait et il avait demandé aux jurés qu’ils le condamnent. Qu’ils rendent justice.

Il avait demandé cinq ans, avec du sursis, c’est vrai que ça paraît peu. Mais il voulait surtout que ce flic ne puisse plus jamais travailler sur le terrain, car il avait compris que c’était un type dangereux pour la sécurité des autres, qu’il avait la gâchette facile. 

Quelques minutes plus tard, l'accusé est apparu. Lucky Luke avait la mine défaite. Il avait beaucoup pleuré pendant le procès mais je crois pas qu'il était sincère : ses larmes c'étaient juste de la mythonnerie artificielle, juste pour attendrir les jurés. Il a marché tout droit. Le colosse d’1m95 n'a regardé personne. Il s’est assis. Il était pressé d’en finir. 

Le président est entré juste après, suivi des 7 jurés. Un jury populaire, sans les Gnoules, nombreux au départ, mais qui ont tous été révoqués parce que tout le monde croit qu’une couleur de peau similaire, ça suffit à être solidaire. Tout le monde s’est levé parce que c’est l’usage. Puis, tout le monde s’est assis parce que c’est aussi l’usage. Et le président a parlé. Il a été droit au but et il a commencé à énoncer le verdict.

Je regardais Amal. Elle n’avait pas bougé d’un iota. Sa fille commençait à avoir les larmes qui inondaient son visage. Y avait un silence encore plus fort que dans une cérémonie de cimetière.

Le président m’a mis sur la fausse route du bonheur parce qu’il a commencé à dire que le jury était d’accord avec toutes les premières questions auxquelles il a dû répondre : Oui, le policier avait causé la mort du jeune Amine. Oui, le jury avait considéré qu’il l’avait tué en tant que flic.

J’étais tellement submergé par l’émotion que je voyais ça comme un bon signe. J’entendais le jury répondre Oui à tout et j’étais pas assez concentré pour comprendre qu’il dirait Non à la dernière question, la plus importante de toutes. 

Il y a eu quelques secondes de flottement et derrière moi, une collègue journaliste a dit : "Merde, ça veut dire qu’il va être acquitté."

Elle avait l’habitude des tribunaux, c’est pour ça qu’elle avait vu juste : le policier était bien responsable de la mort d'Amine, mais il repartait libre parce que le jury avait estimé qu’il avait agi en état de légitime défense. 

Je suis resté sans rien dire pendant quelques secondes et j’ai entendu crier. Tous les flics présents dans la salle ne montraient pas leur joie à l’extérieur mais je voyais bien qu’ils étaient en kiff total à l’intérieur.

Ils étaient tellement contents qu’ils s'en cognaient de la réaction des citoyens solidaires qui criaient de toutes leurs forces :"Honte à l'injustice!" Une scène poignante. Comme un coup de poignard... dans le dos. 

Amal, elle, ne disait rien : c'est elle qui avait le plus mal et pourtant elle restait silencieuse. Elle allait juste réconforter les autres. D'abord sa propre fille qui chialait de toute sa chair. Une rage déversée à la mémoire de son oncle.

Je me suis levé et j'ai commencé à filmer. Je voulais moi aussi crier ma furie et ma haine mais j’ai pris sur moi. J’étais ici en tant que journaliste mais j’avais mal comme les autres. 

Amal s'est battue dignement jusqu'au bout. Avec foi. 

La loi, elle, est morte. 

 
Nadir Dendoune

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