La chronique du Tocard. Bwana est mort, vive Bwana

 

La pente s'élevait tout en douceur comme un interminable escalator en panne et la pointe finale du Kilimandjaro, 5895 mètres de bonheur, n'était plus qu'à quelques souffles de là. Comme pour mes trois précédentes ascensions (Everest, Mont-Blanc, Toubkal), le bleu du ciel était de la partie. Seule ombre tâchant ce décor parfaitement ensoleillé, la fraîcheur de cette nuit du 26 février 2016 où le vent soufflait à toute allure et de tous les côtés, rendant l'air glacial et l'accès à ce sommet plus difficile que d'habitude. 

 

Du haut de mes 43 ans, moi Nadir Dendoune, fils de deux immigrés algériens analphabètes qui des montagnes ne connaissaient que celles de leur Kabylie natale, j'atteignais avec fierté et bonheur, peu après 6h du matin, mon quatrième sommet. Ce qui en vérité, n'était pas non plus extraordinaire si on comparaît les nombreux exploits effectués par la majorité des alpinistes éparpillés un peu partout dans le monde, mais pour un Gnoule, c'était assez hors du commun.

Et je venais de réaliser tout d'un coup, alors que je gravissais les derniers centimètres qui me séparaient du toit de l'Afrique, à quel point, "nous" étions à la traîne…. Il avait fallu attendre 2008, une éternité donc, et mon ascension victorieuse sur L'Everest pour offrir aux Maghrébins une première expérience réussie sur la plus haute montagne du monde. 2008 : soit 55 ans après le premier alpiniste sur le toit du monde.

A l’heure où l’immense majorité des nations avait déjà envoyé plusieurs de leurs ressortissants sur ces cimes enneigées népalaises, les Gnoules commençaient à peine à montrer le bout de leurs moufles à 8848m. Et ce qui était valable pour la montagne, l’était également pour d’autres domaines : nous avions un train de retard à peu près partout. Et c'était en partie de "notre" faute.

Les Gnoules (j’entends par là les Français d’origine maghrébine), malgré la modernité qui passe, les nombreux diplômes universitaires en poche et l’ascension sociale qui fonctionne donc pour certains, (une vraie classe moyenne supérieure avec un fort pouvoir d’achat existe désormais) sont toujours et encore des êtres colonisés à l’intérieur d’eux-mêmes. Ils ont beau clamer haut et fort qu’ils ont perdu tous leurs complexes, on sait bien qu’il n’en est rien.

Y a qu’à voir, par exemple, tous ses Bicots de service en politique, ou ceux dans les médias, bien installés au chaud, avalant tous les jours des couleuvres, passant leur temps à s’excuser pour « les conneries des leurs ». Les mêmes qui détestent d’un côté qu’on leur rappelle leurs origines, mais qui ont avancé « grâce à elles » !

Ceux-là mêmes qui s’empressent de remercier la République laïque et indivisible, celle qui s'acharne sur la religion « barbare » de leurs parents, comme si elle leur faisait une fleur de les avoir aidé à arriver là où ils sont, alors que c’est Marianne qui devrait leur rendre hommage pour tous ce que leurs ancêtres ont fait pour la France.

En vérité, ils n’ont pas encore coupé le cordon avec leur maitre, le Colon, le « Bwana ». C’est toujours lui qui irrigue leur cerveau. Qui leur dit comment ils doivent vivre leur vie. Nés Bougnoules, ils mourront Crouilles.

Par exemple, « Bwana » aime les jeune basanés qui font du rap : cet art révolutionnaire, né pourtant dans les bas fond des quartiers impopulaires, est devenu, à part quelques exceptions, un cimetière musical. Le rap n'est plus dangereux. Il ne dénonce plus rien, n'éveille plus aucune conscience. Pire, il participe, lui aussi, à l'abrutissement des enfants issus des quartiers populaires et d'ailleurs.

Il n'y a pas que la musique, il y a aussi le sport. Bwana aime bien les métèques qui jouent au foot, les muscles qui tapent dans un ballon. On ne les pousse pas à jouer au tennis ou à faire de la danse classique (y a trop de Blancs dans ces sports : ils pourraient faire tâche avec leur face de melon). Ils pourraient découvrir autre chose. Qui sait, s’épanouir ? s’émanciper de la tutelle du Colon ?

Forcément, un Gnoule qui tente d'échapper au carcan douloureux du néocolonialisme, ça interpelle. Un métèque qui franchit les barrières socioculturelles ça fout la frousse... à Bwana, mais aussi au reste de la « communauté Gnoule», qui devrait alors arrêter de pleurer sur son sort... Le basané est confortable dans son statut de victime.

Bwana aime aussi quand tu deviens humoriste : mais pas humoriste à la Coluche, à la Desproges ou pire à la Dieudonné, shetan par excellence, que la justice française a autorisé à jouer et que le politique, Valls en tête, socialiste de droite, a ordonné, la minute d'après, son boycott... La justice, nique sa mère...

Michel Leeb, celui qui s'est moqué du négro toute sa vie, en toute impunité, faisait de l'humour LUI. Il n’est jamais allé faire un tour dans les appartements de nos frères africains pour s’apercevoir de la violence de ses sketchs racistes et débiles, hautement colonialistes. Non, Bwana met plutôt en avant l’humoriste niveau CM2, celui qui fait des blagues sur sa communauté, comme on peut en faire au comptoir d’un bar. Un rire qui ne fait pas réfléchir !

Il y a enfin les voyages. Au lieu d’en faire des « vrais », ceux qui te font avancer dans ta propre vie, les Gnoules supérieurs exhibent leur pognon en partant au Club Med, prennent des photos, allongés sur des transats aux bras de nanas qui les aiment parce qu’ils détiennent un passeport de l’avenir. Des clubs de vacances où ils retrouvent tous les pauvres couillons de prolos au cerveau lobotomisé qui économisent, toute l’année durant, pour pouvoir se payer une semaine en all inclusive.

Les cailleras en tout genre, de la banlieue parisienne, à celle de Lyon, en passant par Marseille, filent, eux, se faire sucer le gland à Pattaya, en Thaïlande, où ils se comportent en parfaits colons (comme certains touristes allemands ou ceux venant d’Arabie Saoudite, 100% halal en apparence, en vrai de parfaits hypocrites), profitant de leurs avantages « d’occidentaux » et de leurs pouvoirs d’achat astronomiques pour réduire la femme thaïlandaise à de la vulgaire marchandise, un peu comme Bwana a réduit leurs ancêtres à de la chair à canon. Leurs parents doivent presque regretter d’avoir fait le voyage…

Nos vieux, justement, avaient des excuses, eux : pour la plupart (pas tous), ils n'étaient pas éduqués, sortaient de plus d'un siècle de domination coloniale, manquaient d’argent, devaient subvenir aux besoins de leurs familles. Mais leurs descendants (pas tous, certains sont vraiment dans la merde et font comme ils peuvent) n'ont plus d'excuses.

En 2016, ils ne peuvent plus se cacher derrière les méfaits de Bwana pour ne pas avancer. Incapables de se bouger le cul. De s'élever. De rendre fiers leurs parents. D'honorer leurs sacrifices. Alors que nos quartiers regorgent de talents... Personne ne viendra te sauver de ta merde. Tu es seul, ne l'oublie pas.

Alors, voilà, le 26 février 2016, je suis arrivé en haut du Kilimandjaro. 5895 mètres de bonheur intense. Puis, je suis allé à la rencontre du peuple masaï dans le nord de la Tanzanie. Là-bas, j’ai vu beaucoup de Gnous et sans surprise, pas un seul Gnoule à l’horizon...

Nadir Dendoune

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