La chronique du Tocard. Coup de foudre à Ighil Larbaa

 

En 1952, papa, 24 ans, sa naissance datée officiellement du 8 mars 1928, vivait en région parisienne où il était maqué avec une nana depuis quelques temps, qu’il avait rencontré sans hasard parce qu'il était bel homme, bien sapé de la tête aux pieds. Mais le bonheur, le vrai, celui qui te fait voir un ciel sans nuages, tardait à franchir le seuil de sa porte. Mon daron était tellement pas heureux avec elle que ça se voyait dans ses yeux qui s'étaient mis en pause d'émerveillement. Son grand frère apprit les raisons de sa tristesse et finit par lui parler en toute franchise. - Ecoute, si t'es pas heureux avec cette fille, il faut partir. Tu es jeune, tu en trouveras une autre et cette fois-ci, ça sera la bonne.

 

Des paroles sensées qui trouvèrent un écho favorable chez mon père qui sentait bien au fond de lui qu'il était temps de mettre les voiles... Seulement voilà entre vouloir et faire, coulait un canal d’hésitation.  

Se sentant un peu seul dans cette ville de banlieue, grande comme 100 fois son village de Kabylie où il était arrivé en 1950, sans visa, l’Algérie étant encore sous le joug colonial français, pour rejoindre son frangin installé ici depuis deux ans, il avait trouvé un peu de réconfort chez cette demoiselle au physique avantageux et à la gentillesse généreuse. Mais au plus profond de son cœur, mon père avait du mal à entrevoir la vie familiale avec elle. 

Un matin d’été où le soleil brillait par son arrogance, son frère l'appela. 
- Je connais une femme qui habite le village d'à côté qui est très bien sous tous les rapports. Elle est célibataire et tu devrais aller la rencontrer. J’ai déjà eu l’occasion de discuter avec elle : c’est une pépite cette fille. 

La pépite en question, c’était Messaouda, ma mère. Maman vivait avec sa daronne et ses deux petites sœurs, dans une maison d’allure modeste avec un toit qui laissait parfois pénétrer l’eau de pluie à cause des travaux qui avaient besoin d’un coup de patte. Pas de frères, un papa mort tôt, la demeure était exclusivement féminine, et c’était à ma mère, l’ainée, que revenait la lourde tâche d’assurer pour le reste de la famille. Elle allait être pour ses deux sœurs, un père et un frère. Très vite, elle fut remarquée au village. On appréciait son sens du dévouement, elle qui travaillait  sans relâche. 

Dès l’âge de 10 ans, on la voyait ramasser le bois, cueillir les olives ou les figues, aller chercher l’eau au puits, cultiver le jardin, elle était également chargée d’emmener brouter les chèvres. 

- Je partais le matin pour revenir le soir, m’a souvent raconté maman. Elle gérait tout sans jamais se plaindre de quoi que ce soit. 

Mon papa arriva à se convaincre de l’urgence de la situation et prit un aller simple pour aller rencontrer la jeune Messaouda. Ses parents, tous les deux décédés, il demanda à sa grande sœur de jouer l’intermédiaire. 

- Tu n’es pas le premier à avoir montré ton intérêt pour elle, lui avoua sa frangine, après avoir mené son enquête. Tu as de la chance : ton frère entretient de bons rapports avec elle et sa mère qui n’est pas une tendre. Un rendez-vous fut fixé quelques jours après son arrivée. 

Mon père mit son plus beau costard et hésita jusqu’à la dernière minute à l’assortir d’une cravate. Il sentait bon l’eau de Cologne de Paris et s’était rasé de plus près, laissant tout de même l’empreinte de sa fine moustache taillée sur mesure chez le barbier la veille. 

La mère de maman était présente lors de cette première rencontre et mon père fut assailli de questions par elle. En mode tribunal. Messaouda, trop timide pour intervenir, écoutait en fuyant les regards de papa, qui était tombé sous son charme en la découvrant enrobée de sa belle robe kabyle. Un coup de foudre apocalyptique arrangé...  

Pendant plusieurs jours, il n’obtient aucune réponse alors il se résigna, déçu, à retourner à Paris, où son travail l’attendait. Le matin du départ, sa grande sœur lui annonça la bonne nouvelle.

La maman de ma maman, mis au courant la veille du choix de mon père de retourner en métropole, en concertation avec Messaouda, accepta la demande en mariage. La pudeur empêcha mon père de sauter de joie mais son cœur avait des envies de déserter son corps. Il annula son voyage. 

Le mariage eu lieu quelques semaines plus tard à Ighil Larbaa, dans ce village kabyle, dans les hauteurs de Béjaia, où l’air est tellement pur que tout le monde s’endort dés la tombée de la nuit. 

Papa repartit seul en région parisienne mais très vite, il comprit que sa vie n'avait de sens que s'il la passait aux côtés de son épouse, alors il quitta pour de bon la métropole, l’année suivante, en 1953.  

Deux filles virent le jour à Ighil Laarba, mais la difficulté d'élever les siens dans ce village reculé, le poussa de nouveau six ans plus tard à "s'exiler", emmenant avec lui, cette fois-ci, sa petite famille.

Ils s’installèrent au 24 rue du Bocage à l’Ile-Saint-Denis, 93, dans cet endroit qui était aussi moche qu'un bidonville. Le clan Dendoune s’agrandissait d’année en année. En 1968, quelques mois avant d’emménager dans un F5 à la cité Thorez,  ils sont 9 dans cette pièce unique de 9m2, avec toilettes, cuisine et chambre à coucher incorporés. 

Messaouda et Mohand, qui se connaissaient à peine au départ, se sont aimés à un niveau abyssal, que seule la mort peut les séparer aujourd’hui. Certes, ils ne se sont pas rencontrés comme dans les feux de l’amour, ils n'ont pas échangé non plus, comme certains d'entre nous leur numéro de téléphone près de la machine à café du boulot ou lors d'un concert,  mais ils se sont sincèrement et profondément aimés. Ils ont eu un coup de foudre arrangé. 

63 ans de vie commune. 9 enfants en guise de preuve d'amour, la vie quoi. Avec ses hauts, ses bas. Ses joies et ses peines. La vie comme une rivière, souvent calme mais parfois plus agitée. Messaouda et Mohand ont su mener leur barque sans la faire échouer en pagayant dans le même sens malgré les caprices de la météo de l'existence.

Nadir Dendoune

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