La chronique du Tocard. De se cogner mon coeur doit prendre son temps

 

Tout partait d’une belle et généreuse émotion comme souvent, mais Sofia, 38 ans il y a trois jours, n’avait pas le cœur à faire la fête. C’était sa meilleure amie qui avait organisé l’anniversaire surprise. Elle avait donné rendez-vous à tout le monde dans ce troquet parisien, pas très loin de la place de la République, un bar branché qu’elle avait privatisé pour l’occasion. Sofia n’avait rien deviné, éloignée dans ce temps où ses pensées se perdaient aux antipodes. 

 

Sur le coup, Sofia avait souri, remercié les gens avec maladresse, usé de postures qui n’arrivaient pas à trahir son malaise. Malgré tout, elle était enchantée de voir ses proches réunis dans un même endroit, pour elle, une belle preuve d’amour. Enfin, c’est ce qu’elle s’évertuait à se dire.

En vérité, si elle avait pu, elle les aurait tous envoyé bouler, ouste, mais ils étaient tellement heureux d’être là. On aurait pris son geste pour de l’impolitesse, de l’ingratitude, voire de la folie, alors qu’elle voulait juste rester seule. Qu’on lui foute la paix avec ce putain d’anniversaire, une routine annuelle qui la déprimait plus qu’autre chose.

J’avais tout de suite vu que Sofia n’allait pas fort. Elle avait le regard éteint, les épaules basses, les joues creuses, car elle avait maigri. Je devinais un coeur lourd à travers son corps allégé. Sur le papier qui fait croire aux autres que tout va bien, il n’y avait pourtant aucun nuage d'encre apparent.

Pour beaucoup, Sofia n’avait aucune raison de broyer du sombre. Un passé rayonnant, elle avait la vie devant soi. Belle, intelligente, drôle, sympa et même bien foutue, grâce au sport qui était bien plus qu’une activité pour elle. Il ne pouvait donc rien lui arriver à cette nana.

Grâce à de solides études, Sofia disposait également d’un bon boulot. Un job passionnant, bien payé, où elle voyageait à travers le monde et où elle se sentait parfaitement utile. Une vie bien remplie qui faisait beaucoup d’envieux, mais qui n’enfantait pas d’inimitié grâce à son excès de gentillesse. Le paradis pour elle et pour ceux qui l’entouraient.

Issue d’un milieu délicat, elle était la fierté de toute sa famille. Mais aujourd’hui, elle avait 38 ans. Un peu plus du tiers de sa vie, quasiment la moitié de son existence s’était écoulée devant ses yeux pétillants, plutôt dans la joie et la bonne humeur donc.

Sofia avait rencontré l’amitié durable, sincère, à maintes reprises : son cercle d’amis avait aujourd’hui l’épaisseur et la sécurité d’une armure. Mais le soir, en rentrant chez elle, la seconde après avoir posé ses clefs, elle se sentait seule au monde.

Comme beaucoup de ces nanas trentenaires talentueuses, Sofia était toujours à la recherche de l’âme frère, de l’homme de sa vie, de celui avec lequel elle serait prête à lâcher un peu de sa liberté. Parce qu’elle le savait : pour réussir sa vie à deux, il fallait signer une convention de compromis avec l’autre.

Pour la première fois de sa vie, elle s’en voulait un peu d’avoir tout misé sur sa carrière professionnelle, d’en avoir laissé partir quelques-uns, des mecs pas trop mal, mais qui lui avaient mis la pression alors qu’elle n’avait à peine 28 ans et que la vie lui ouvrait grand les bras. La seconde d’après, elle s’en voulait d’avoir eu de telles pensées.

Oui, elle avait eu raison de faire de longues études. Aujourd’hui, elle était à l’aise financièrement, elle ne manquerait plus jamais de rien. Pas comme ses parents, anciens colonisés d’Algérie, analphabètes de surcroit, et qui avaient vécu en se suffisant à eux-mêmes, faisant attention à chaque franc dépensé. Sofia faisait faux-bond à son mektoub.

Depuis trois ans, depuis qu’elle avait éteint sa 35e bougie, elle pensait de plus en plus au succès de sa vie sentimentale. Elle voyait ça comme un énième challenge. Après avoir gravi les marches professionnelles, il était temps pour elle de s’occuper de son petit cœur qui ne demandait qu’à vibrer. Oui, elle était prête pour l’amour.

À 35 ans, elle était encore jeune, pensait-elle. Sofia savait que pour trouver son prince, il fallait sortir un peu plus, passer un peu moins de temps au travail. Alors, elle s’exécutait. Elle, qui avait sacrifié ses soirées et ses week-ends pour son boulot, commençait enfin à penser à elle.

Elle allait au cinéma, dans les bars, dans les soirées, répondait présente à des vernissages d'expositions. Tout ce qu’il fallait faire pour trouver l’autre. Sofia plaisait à beaucoup, pour ne pas dire à tous les hommes. Au début, elle attendait patiemment la flamme, se disait qu’elle n’était pas pressée, qu’il était sûrement là, quelque part à l’attendre, qu’il fallait laisser faire le destin. Rien de plus.

Au bout d’une année passée de quelques mois et après quelques flirts, elle commençait à douter, pour ne pas dire désespérer. Alors, elle redoubla d’efforts. On la voyait partout, plus belle que jamais. Elle parlait avec tout le monde, multipliant ainsi ses chances de le rencontrer. Mais son cœur ne vibrait toujours pour personne.

Bien sûr, il y avait eu quelques garçons avec qui elle avait tenté l’aventure. Comme Driss, ce tout jeune quarantenaire, qui l’avait envoûtée dès les premières paroles échangées. Elle s’était dit Ouf je l’ai enfin trouvé. Mais elle avait vite déchanté : Driss, divorcé, deux enfants, ne voulait pas d’une autre vie rangée dans les cases. Il disait qu’il avait assez donné. Il voulait juste quelqu’un avec qui sortir, passer du bon temps, se tenir compagnie.

Peu de temps après, il y a eu Mohamed. Un baroudeur qui n’avait pas vu le temps passer. Mais Mohamed n’avait pas besoin d’une compagne, mais d’une femme qui s’occupe de lui, comme sa mère l’avait fait par le passé. Il était incapable de se projeter vers l’avenir, le syndrome de Peter Pan n’était pas prêt de le lâcher…

Après Mohamed, elle tomba dans une grosse déprime et voulut entendre parler de personne. De nouveau, elle passait beaucoup de temps au travail, ne sortait quasiment plus....

Puis, Toufik est arrivé, par hasard, avec qui l'aventure dura plusieurs pleines lunes. C’était à une soirée d’anniversaire d’une de ses amies. Sofia s’apprêtait à rentrer chez elle et ils avaient partagé un taxi ensemble. Il avait 38 ans, n’avait pas d’enfant. Toufik était libre comme la terre et ouvert comme le ciel. À ses côtés, elle riait beaucoup.

Toufik était de loin le meilleur homme qu’elle avait connu ces derniers temps. Les deux avaient des passions en commun, le sport, le cinéma, le théâtre, la poésie, et même le boulot, qui avait pour lui une place importante dans sa vie.

Quelques mois après leur première rencontre, Toufik, fou amoureux de Sofia, la demanda en mariage. Elle avait 36 ans et quelques, bientôt 37 : ça tournait à l’intérieur à fond la caisse. Et puis, un moment, il fallait bien se lancer, se disait-elle.

Les enfants, le foyer, la famille, les réjouissances d’un bonheur à plus que deux : allons-y, yallah habibi ! Leur mariage fut un beau mariage. Ils emménagèrent à quatre pieds unis dans un bel appartement à Levallois, en bordure de Seine romantique. Tout semblait nickel.

Un dimanche matin, trois petits mois après la mairie, Sofia se leva très tôt. Toufik dormait toujours. Elle le regardait fixement. Elle ressentait énormément de tendresse pour lui, mais elle venait de se rendre compte qu'elle ne l’aimait pas d’amour.

Parce que sa tête avait voulu se caser à tout prix, son coeur n’avait pas pris le temps de se cogner à la bonne personne….

Nadir Dendoune

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