La chronique du Tocard. Inchallah, tu vas guérir

La douleur m’avait pris par derrière et la panique s'était emparée de toute mon âme en pensant à ce qu'il m'était arrivé quelques années plus tôt en Australie, alors que je vivais une existence paisible aux antipodes. La douleur que je ressentais aujourd'hui était identique. Au même endroit. Au niveau des ovaires masculins. 

 
En juillet 2001, en plein hiver austral, j’étais parti surfer à Bondi, une des plus célèbre plage de Sydney, avec un ami et mon testicule gauche avait fait des siennes. A un moment, j’avais même cru que j’allais m’évanouir tellement je souffrais le martyr. Mon pote ne m’avait pas pris au sérieux à cause de ma réputation sulfureuse et il avait fallu que je le saisisse par le cou pour qu’il daigne m’emmener à l’hôpital. Verdict : torsion du testicule gauche. 

 
L’opération s’était bien passée, Dieu merci!: j’avais toujours mes deux couilles au réveil. Cette fois-ci, j’avais du soucis à me faire : je me trouvais en terre algérienne, en plein désert, dans les alentours de Taghit, au sud ouest du pays, très loin de la ville, à mille lieux d'un hôpital. J’étais en mission journalistique : les autorités algériennes avaient décidé d’organiser un salon du tourisme parce qu’ils se disaient que le pétrole et le gaz n’étaient pas éternels et qu’il faudra bien un jour remplir les caisses d’une autre manière. 

 
Après avoir parcouru pendant la journée les dunes de toute beauté et visité un musée géologique, le bus nous avait déposés à une centaine de mètres de notre bivouac. La douleur m’avait surprise à ce moment-là, en descendant les deux marches du van. 

 
La nuit était illuminée ce soir là grâce à la lune complète qui éclairait tout sur son passage tel un gros projecteur dans un décor de cinoche. Le ciel était bardé d'étoiles. C'était beau à ne vouloir jamais fermer l'oeil, mais malheureusement, je ne pouvais pas profiter de ce merveilleux spectacle. J’ai marché trente secondes sur le sable et j’ai commencé à me tordre dans tous les sens. 
 
On m’a emmené très vite au dispensaire de Taghit qui avait des besoins en médicaments d'urgence vitale, tellement les placards étaient vides. Le médecin est venu quelques minutes plus tard. Il a pincé les lèvres pour montrer son désarroi avant de dire qu’il n’était pas spécialiste mais qu’il pouvait s’agir d’une torsion du testicule, ce qui n’était pas forcément une superbe nouvelle : je pouvais perdre une couille, et le courage avec…
Il fallait m'évacuer d'urgence vers Béchar, un peu plus au nord, cinquième ville du pays, parce qu’elle abritait de nombreuses casernes militaires. C’était aussi l’endroit où la France coloniale avait pris l’habitude de lancer ses fusées spatiales entre 1948 et 1967. Sur place, il y avait surtout un hôpital. 

Avant qu’on ne parte, à défaut de m’avoir soigné, le toubib du dispensaire de Taghit a essayé de me rassurer en me disant « Inchallah, tu vas guérir ». C’était au moins ça…

L’ambulance attendait dehors, prête à partir. On m'a allongé sur le brancard, installé une perfusion dans le bras. Je ne savais pas trop ce qu’il y avait dedans mais au moins, je faisais très malade. Quand nous sommes arrivés à l’hôpital de Béchar, il n’y avait pas grand monde, ce qui ne voulait pas dire forcément que personne n’était malade dans les environs. 

Le directeur du tourisme m’attendait. Il avait été prévenu et n’avait pas hésité une minute à faire le déplacement pour venir soutenir le journaliste français immigré. Il avait l’air sincèrement touché par mon malheur. Il m’a touché l’épaule, son geste m’est allé droit au cœur. Après quelques minutes où on n’avait plus rien à se dire, j’ai demandé poliment, parce que j’avais très mal, si un médecin comptait venir me voir. Il pensait que oui mais n'avait pas d'informations précises à me communiquer. Pour me donner quand même une réponse médicale, le directeur m’a seulement dit : « Inchallah, tu vas guérir ». 

L’hôpital d’Etat de cette ville affichait la même mine déconfite que le centre de soins de Taghrit. Des tas de personnes en blouse blanche entraient et sortaient de la pièce, mais ne restaient que quelques minutes, juste le temps d’admirer les fameuses couilles de l’immigré malade. J'étais devenu une attraction. Toujours pas de toubib à l'horizon. J’avais juste le droit à des « Inchallah, tu vas guérir » à profusion. 

Juste quand je commençais à perdre patience, un gars d’une soixantaine d’années est apparu, barbe naissante, des lunettes rondes: il faisait très pro. C'est sûr : c'était lui le médecin. J’étais enfin rassuré. Il était accompagné d'une dame, sans doute son assistante, une grande brune, au bord de la cinquantaine. Ils sont restés quelques instants, ont échangé quelques mots puis ont tous les deux quitté la pièce. 

J’ai pensé au début que c’était la gêne qui les avait poussés à sortir, surtout la femme, parce que j'avais les couilles à l'air. L'homme est revenu seul quelques instants plus tard. Cette fois-ci, il avait un stéthoscope autour du cou. C'était bon signe ! Il s'est rapproché de moi. Pour lui faciliter le boulot, j'ai écarté les jambes, pour qu'il ait une vision plus globale. Il m'a demandé si ça allait quand même malgré la douleur. J’ai dit : « Je commence à trouver le temps long. Et même si je comprends Les "inchallah tu vas guérir" en Algérie qui est un pays où l’islam est religion d’état, je tiens à preciser que la médecine est un truc très sérieux et les gens font des longues études pour ça ». 

Il a hoché la tête en signe d’approbation parce qu’il m’arrive de dire des choses censées, mais j’ai compris qu’il était juste poli avec moi parce que la seconde d’après, au seuil de la porte, il a dit « Inchallah, tu vas guérir », en faisant un signe 'OK' avec son pouce. C’en était trop. Et là, j’ai gueulé parce qu’un malade dont on ne s’occupe pas a tous les droits. Il n’y avait plus personne et je protestais pour du beur, c’est pour ça que les Algériens nous appellent les immigrés. 

Je commençais à en avoir ras les coucougnettes de tous leurs "Inchallah, tu vas guérir", parce que j'avais besoin avant tout d'un toubib qui avait les pieds sur terre. L'assistante du faux médecin qui venait de sortir est entrée de nouveau. Elle portait un joli voile bleu sur les cheveux. J'ai serré les jambes par pudeur et j’ai mis ma main sur mon sexe et ses atouts. Elle avait, elle aussi, un stéthoscope autour du cou. 

J'étais sûr qu’elle allait évoquer Dieu elle aussi: elle avait le physique pour. J’étais prêt à l'envoyer bouler: elle allait payer en direct pour tous les autres abrutis. Elle est restée silencieuse et s'est approchée de moi. Ensuite, elle s’est baissée pour voir mes boules de plus près. Elle a palpé mon testicule malade: une légère bosse s’était formée sur le dessus. Après, elle m’a demandé si j’avais mal quand elle appuyait dessus. Oui, j’avais mal. Puis, elle a touché le bas de mon ventre qui lui aussi était douloureux. Elle a touché mon front pour voir si j’avais de la fièvre mais tout allait bien de ce côté-ci. 
Elle voulait aussi savoir si ça me brulait quand j’urinais. C’était elle la toubib ! La spécialiste des parties intimes. J'ai repris espoir: Inchallah, elle allait me guérir….
 
 
Nadir Dendoune

Dernière minute


La chronique du Tocard

  • La chronique du Tocard. Des larmes sur commande

    Mon conseil de discipline avait lieu ce lundi à 16h pétantes et je risquais perpète. En jeu, mon exclusion définitive de ce lycée de Saint-Ouen où je me sentais plutôt bien, en famille au milieu de tous c...

    LIRE SUITE Tous les articles de la rubrique Economie»


Edito

Advertisement