Chronique.La chronique du Tocard. Je marche

Gamine, maman était tellement pauvre qu'elle marchait pied​s​ nus dans son village kabyle d'Ighil Larbaa où l'altitude se reposait à 1000 m. Comme tous les autres enfants des alentours, elle ne portait ni chaussures, ni sandales. Même quand il pleuvait et que la gadoue rendait le terrain glissant, même quand la neige tombait à flots, que le sol était glacial, et qu'elle était obligée de sortir pour aller ramasser du bois afin de réchauffer la maison où elle vivait avec ses deux frangines et sa mère, son papa étant mort alors qu'elle n'était qu'une gamine. Même quand elle devait marcher des heures et des heures pour emmener pâturer les bêtes, elle gambadait toujours nu-pieds.

C'est sans doute pour cette raison que sa voûte plantaire est si solide et qu'en vrai, elle n'a jamais supporté de porter des chaussures.  Huit décennies plus tard, elle marche toujours autant. 

Le matin, elle fait près d'un kilomètre pour aller déposer de la nourriture à ses enfants. Voilà pourquoi elle a tant insisté pour obtenir le double de leurs clefs. Elle aime tellement faire plaisir aux siens. Puis, elle enchaîne avec le marché où elle revient chargée comme pas possible. Maman vit pourtant seule. Pour elle, un frigo vide, c'est la honte et on sait jamais, un copain d'une copine d'un de ses enfants pourrait débarquer à l'improviste à son domicile. 

Aujourd'hui, maman ne marche plus pour économiser un ticket car désormais elle frime avec son Pass illimité mais parce qu'elle aime ça, et aussi parce qu'elle sait que tant qu'elle est capable de marcher, cela veut dire qu'elle est assez en forme pour continuer à aller voir son Mohand, sa raison de vivre. Son mari se repose dans un établissement pour des vieux malades. 

Quand je lui demande de ralentir, quand je lui dis qu'elle n'a plus vingt ans, maman est trop maligne et pour pas que je l'embête davantage, elle me rappelle la dureté de son enfance en Algérie. C'est une fille de la montagne, elle, une dure à cuire la daronne. Une paysanne, pas une bourgeoise. Ma mère aime me faire culpabiliser mais elle refuse surtout d'admettre le poids du temps sur son corps et sur ses pieds​. Parfois, elle aimerait sortir pied​s​ nus, mais elle sait que personne ne comprendrait son geste. 

Moi, son fils, Nadir, j'ai beaucoup marché aussi. Jamais pieds nus. Suis un gars de la ville. Un "banlieusard". Pas un paysan. J'ai beaucoup eu mal aux pieds en marchant avec des baskets sans marque, mais avec neuf enfants à vêtir, maman n'avait pas les moyens de faire autrement. Heureusement qu'on a eu aussi le droit en hiver à de meilleures chaussures, à ces bottines fourrées, offertes gracieusement par la mairie communiste de l'Ile-Saint-Denis.

Au début, je marchais pas parce que j'aimais ça. Au contraire, je détestais marcher. Les pauvres, à part quelques exceptions, marchent rarement par plaisir. Les "riches" oui. Parce qu'ils disposent d'assez de temps pour comprendre ce qui est bon pour eux. Ce qui est essentiel. Les pauvres ne pensent pas "randonner" à la montagne ou user leurs pompes sur les sentiers des campagnes. Quand ils ont un peu les moyens, ils préfèrent la plage où ils retrouvent tous les autres pauvres, et où leurs corps et leurs esprits peuvent enfin se reposer.  

J'ai toujours été au collège à pied. Le bus 237 qui traverse toute la ville de l'Île-Saint-Denis pour finir sa route à la mairie de Saint-Ouen, est venu beaucoup plus tard. Et mes parents, n'ont jamais eu de bagnole pour me déposer, comme le faisaient tous les autres papas et mamans. Même chose pour aller au lycée de Saint-Ouen où le métro se trouvait à 30 minutes de chez moi à pinces. 

Mais c'était raisonnable comme trajets. Par contre, dans nos virées parisiennes nocturnes, si on loupait le dernier train à la Gare du Nord, on  l'avait dans le fion. Bien profond. Et on n'avait pas d'autre choix que de rentrer à la cité à pied. Une belle balade qui durait près de deux heures. On avait aucun autre moyen pour revenir au domicile. On arrivait exténué. On aurait pu financièrement se payer un tacot parce qu'à plusieurs, on se partageait les frais, mais fallait pas compter sur ces chauffeurs qui n'allaient jamais de ce côté-ci de la France. Pas de bus de nuit à l'époque ou d'Uber. Quand il pleuvait ou qu'il faisait froid, c'était plus difficile, alors il nous arrivait de passer la nuit dehors à Paris dans un hall d'immeuble, et choper le premier métro à 5h45. 

Mais de temps en temps, on a marché par plaisir. Comme quand les grands de la cité nous emmenaient avec eux dans les manifs. Ils nous disaient que pour obtenir l'égalité et la justice pour tous, les gens du monde entier avaient toujours marché. Marcher pour revendiquer. Marcher pour exister collectivement. Pour se retrouver et créer des liens avec d'autres. Marcher pour être vus et entendus des puissants. Mais aussi marcher pour évacuer, pour calmer sa colère. 

Alors plus grand, avec Yannick qui habitait au 11 ème étage de ma tour, on aimait bien aller marcher vers 22h30 chaque jour, après le prime time télévisuel de la soirée. Mon pote descendait jusqu'au 5 ème où j'habitais. Il sifflait, c'était le signal et il était temps de le rejoindre en bas de la cité. Tous les deux, on allait souvent jusqu'au centre ville de Saint-Denis pour s'aérer la tête. Sortir du quartier.  Oublier l'espace d'un instant ces immeubles de béton qui fonctionnaient sur nous comme un gigantesque aimant. On se sentait coincé entre ses murs. On marchait pour fuir notre  quotidien. 

On a eu souvent de superbes discussions ces soirs-là. En marchant, l'esprit plus serein, nous étions plus à l'aise alors pour exposer nos rêves, exprimer nos désirs. Un jour, après un Ush​u​aia Spécial Australie, on a marché plus loin que d'habitude, jusqu'aux Puces de Clignancourt, portés, excités par notre nouveau projet : faire un raid en vélo au pays des kangourous. Et neuf mois plus tard, on s'est envolé aux antipodes ou au lieu de marcher, on a roulé trois mois sur les routes australiennes. 

En avril-mai 2008, pendant sept longues semaines, j'ai marché à en crever, millimètre par millimètre, pas après pas, souffle après souffle, pour me hisser jusqu'à 8848 m. Plus qu'une marche, un véritable "chemin de croix". 

Aujourd'hui, je marche comme les "riches" marchent. Enfin, comme quelqu'un qui a le temps. Comme quelqu'un que le travail physique n'épuise pas. Je marche comme un privilégié. Par choix. Par plaisir. Pour me retrouver avec moi-même. Pour retrouver de la sérénité. Quand je marche en montagne, je retrouve les étoiles du ciel. 

Parfois, alors que la nuit est tombée depuis longtemps et que les rues sont vides, je pars de chez moi, de l'Île-Saint-Denis et je marche jusqu'à Paris. La capitale. L'autre côté du periph'. J'arrive à la Gare du Nord. Pour le retour, il n'y a déjà plus de train mais je m'en fous. 
Le bus de nuit est là mais je ne le prends pas. Je rentre à pied. Comme dirait Jean-Jacques, J'm'enfuis, j'oublie, je m'offre une parenthèse, un sursis. Je marche seul ! Une marche qui m'aide à garder mes pieds et mes baskets de marque sur terre...

Nadir Dendoune

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