La chronique du Tocard. L'amour Fakebook

 

C'était l'histoire de cette fille que je connaissais assez bien en profondeur et qui devait ressembler à des tas d'autres, tellement ce que je vais vous raconter va vous rappeler la vie qui est la vôtre. Elle habitait seule avec ses deux enfants dans une petite maison un peu à l'extérieur de Paris, à cause d'un mariage sur trois qui ne fonctionnait que l'espace d'un temps et depuis ce jour, les sentiments amoureux lui foutaient la frousse d'Halloween. 

 

La séparation avec son Jules, un Gnoule parmi tant d'autres, avait été homérique en difficultés et elle ne se voyait pas, dans l'immédiat, recommencer une histoire avec quiconque issu de l'espèce masculine.

Pour ne pas que son cœur s'éteigne complètement, elle avait donc mis en standby les rencontres en chair et en os et elle avait opté désormais pour les échanges virtuels parce qu’elle savait au fond d'elle-même qu'ils étaient moins dangereux que ceux qu’on vit dans la vraie vie. 

Comme elle avait perdu foi en l'amour dans le réel, elle se disait qu'elle n'avait rien à perdre à continuer, malgré ses déceptions, à y croire dans le virtuel. 

Comme tant d’autres filles de son espèce, elle avait compris très vite les avantages de correspondre sur la Toile avec quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. Planquée derrière son ordinateur, la jeune maman n'avait pas besoin de se faire belle pour entamer une drague. Elle pouvait être sensuelle en deux secondes, simplement en partageant une ancienne photo d'elle où elle était admirablement à son avantage.

Cette fille-là maniait tellement bien les réseaux sociaux qu'elle arrivait sans aucun mal à duper tout le monde et inventer sa propre histoire. Elle  construisait chaque jour sa propre image, comme on construit une carrière politique en livrant à ses amis du Web, une image d’elle fantasmée de A à Z, très polissée, où tout était flamboyant en façade. 

Le résultat final était assez étonnant. De voir autant de monde la "suivre", ça la rassurait tambour battant. Plus les clics foisonnaient sur son mur et plus son cœur battait la chamade …

Cette fille-là était donc très courtisée en privé.  Il lui arrivait même d'entretenir plusieurs relations en même temps. La séduction 2.0 était devenue indispensable à son amour-propre. Elle frissonnait, vibrait et parfois même rêvait ...

Pas d'une histoire avec un prince charmant. Celui-là lui avait fait trop de mal dans la vraie vie. En la laissant seule en plus avec deux petits cœurs sur le carreau, aujourd'hui ses raisons de vivre, mais qui lui prenaient tout son temps.  

Chaque soir donc, comme un rituel, quand ses petits, l’un plus beau que l’autre, étaient enfin couchés, la maman courage pouvait enfin souffler d'air, d'oxygène et de tranquillité. Avant toute connexion, elle se préparait un léger expresso qu'elle accompagnait d'un nuage de lait et d'une clope qu'elle ne finissait jamais.

Elle prenait même soin d’allumer une bougie parfumée au cas où le romantisme enjamberait le réseau social pour la visiter à domicile. Elle avait juste l'impression d'être totalement libre dans ces moments-là. Elle vivait à nouveau et c'était pas rose tous les jours en comptant les années, se disant que bientôt ses petits deviendront grands et qu'elle pourra enfin en faire un peu plus.

Un peu plus de sorties, de voyages, de restaurants, et aussi et surtout de vraies rencontres humaines avec l'odeur des autres, qu'elle avait été incapable de vivre, faute de temps.

Faute de tout. S’armer de patience... elle avait pratiqué ce sport de combat toute sa vie. Bientôt, elle se disait qu'entre deux clics de « à bientôt pour un kawa », elle déposerait les gants. Elle finirait par ne plus se cacher derrière un écran vendeur d’espoir. Elle finirait par ne plus se protéger parce qu’elle aurait retrouvé d’abord l’amour d’elle-même.

En commençant par ses premiers coups de cœur, ses livres, ses poèmes d’Aragon… Avant que le Fake sans les book ne la bouffe elle et sa vie, elle chopait toujours un livre avant de s'endormir, mais elle n'allumait surtout pas le petit écran, l'opium des beaufs pour elle, qu'elle détestait de son plein gré.

Elle n'avait pas lu un bouquin depuis la nuit des clics et elle trouvait ce manque bien dommageable. Et comme le passé n’est jamais si loin, elle allait donc consulter ses messages privés sur l’autre planète à l’interface bleue. Ils étaient nombreux … à la hauteur de sa solitude.

Elle se laissait souvent draguer et même aimer parfois quand Omar lui envoyait par exemple de beaux poèmes. A certains moments, elle remarquait quelqu'un, un type hors du commun qui sortait de la norme du troupeau des am-i-ants virtuels et tout de suite, elle lui montrait son intérêt. Les échanges devenaient passionnels et même excitants. Mais en grattant un peu plus sur les touches de son clavier, elle se rendait compte de la désillusion. 

Au fond, elle savait qu’elle surfait sur les vagues de l’amour fake. Ce qu’elle désirait maintenant, c’était courir. Plus derrière un profil. Mais à côté de celui qu’il l’attend forcément quelque part, même si elle savait que pour l'immense majorité des autres, le virtuel avait déjà pris le pas sur la réalité ...

Nadir Dendoune

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