La chronique du Tocard. L’ascenseur de madame Dendoune.

 

A 80 ans, ma mère ne veut pas ralentir de vitesse et carbure comme si elle en avait 30 de moins. Elle continue donc à aller faire ses courses au marché de Saint-Denis, 93, au moins deux fois par semaine, sans parler de ses visites occasionnelles chez l’épicier du coin, surtout si son ascenseur fonctionne normalement.

 

Avant, elle faisait tout le trajet à pied, à peu près 3 kilomètres aller, 3 kilomètres retour, parce que marcher, ça lui rappelait ses montagnes de Kabylie natale où elle adorait gambader, mais elle ne prenait quasiment jamais les transports en commun, non pas parce qu’elle manquait de sociabilité, mais surtout parce qu’elle voulait économiser ses tickets. Elle faisait gaffe à chaque centime pour que ses enfants puissent manger à leur faim.

Depuis quelques années, fort heureusement, il y a un autobus à l’Ile-Saint-Denis qui affiche fièrement le chiffre « 237 » et il a mis du temps à devenir opérationnel 7 jours sur 7, parce que notre commune était une des villes du département les moins bien desservies.

Pour maman, le 237 ressemble un peu à un taxi, un peu parce qu'il arrive souvent à l’heure, beaucoup depuis qu’il emmène ma mère à partir de sa cité Maurice Thorez, où elle vit depuis 1968, pour la jeter à la mairie de sa ville où elle est en mesure alors d’attraper le tramway numéro 1 qui la dépose à deux pas de sa destination finale : le marché de Saint-Denis. Au final, elle marche donc très peu.

Maman n'hésite plus à prendre le bus depuis que ses trajets lui coûtent quasiment que dalle (40 euros par an), parce qu’elle a droit à un pass annuel, offert par le département du 93, tout ça parce qu’elle a dépassé les 65 ans et que le 3ème âge a parfois ses avantages. 

Y a toujours la foule au marché de Saint-Denis, l’un des plus grands d’Europe, que ce soit le mardi, le vendredi ou le dimanche. On dirait ici que les gens sont en état de guerre ou qu’ils vivent en Union Soviétique, à l’époque où il y avait des tickets de rationnement, parce que ça pousse dans tous les sens. Parfois même ça se bat pour un kilo d’oranges alors qu’il y en a vraiment pour tout le monde et que la commune de Saint-Denis n’est pas sous embargo.

Ma mère, on dirait qu’elle n’existe pas pour les autres, faut dire qu'elle est tellement discrète, un peu comme une gamine trop timide, alors les gens passent parfois devant elle, sans lui jeter le moindre regard et aussi parce qu’elle avance molo. Mais elle préfère ne pas s’énerver, elle n’a pas le temps pour la colère : elle laisse ça aux autres.

Ma mère fait surtout très attention à son sac à main depuis le jour où on a voulu lui voler son argent, comme si son portefeuille était plein d’euros, comme si ma mère était plein aux as, mais elle ne s’est pas laissée faire : elle a tenu bon sa besace. Je ne comprends toujours pas comment on peut s’en prendre à elle, avec son look de grand-maman et si j’avais été à proximité, je crois que j’aurais fini au poste, tellement je l’aurais cogné le type.

Sinon, au marché de Saint-Denis, ma mère connaît les meilleurs endroits pour le shopping, c’est à dire, là, où ça coûte le moins cher. Elle me fait rire quand elle me dit avec fierté la faible somme qu’elle a déboursé parce qu’elle est imbattable pour trouver le juste prix.

Avec quelques euros en poche, sauf quand elle achète de la viande où là elle dépense plus de pognon, maman repart toujours la charrette garnie de bons produits, surtout de yaourts frais ou presque, 24 pour 1 euro, avec la date de consommation qui se termine le jour même, mais c’est pas comme si c’était dangereux pour la santé. En tout cas, dans la famille, tout le monde en mange depuis des décennies et on est toujours vivant.

J'ai compris pourquoi maman continue de bien remplir son caddie, comme ça, elle est certaine que ses enfants viendront la voir : elle n’aime pas la solitude et parfois, j’ai envie de revenir vivre auprès d’elle, surtout pour la voir s’endormir comme un bébé parce que passé 23h, elle ne tient plus les yeux ouverts, mais après, on va dire que je n’arrive pas à couper le cordon ombilical.

Dimanche dernier, elle s'était préparée comme chaque semaine pour aller au marché, une belle robe, son joli foulard posé délicatement sur ses cheveux, parfumée comme à son habitude d'eau de Cologne, mais son ascenseur ne fonctionnait pas, alors elle a dû faire marche-arrière : elle se voyait mal monter les six étages à pied en étant chargée comme un Fenwick. Sa voisine, Monique, de deux ans son ainée, est, elle aussi, restée à la maison pour les mêmes raisons. Elles étaient toutes les deux très embêtées. 

Ce n’était pas la première fois ce mois-ci que leur monte-charge était en panne, alors il y avait un peu d’agacement dans leurs regards. Il y a trois semaines, le technicien avait même attendu une semaine pour venir le réparer.

Ca m'a fait mal au coeur de voir autant de tristesse concentrée dans un même étage. La voisine et maman, elles y tenaient tellement à leur sortie du dimanche que j'ai demandé à mes amis du web d'appeler la compagnie d'ascenseur pour leur mettre une pression d'enfer, afin que l'ascenseur soit de nouveau fonctionnel pour mardi,  le prochain jour du marché.

La compagnie a tellement été inondée d'appels qu'elle a eu peur pour sa réputation qu’elle a envoyé un gars le lundi matin à la première heure qui a remis l'ascenseur en état de marche, un peu comme par enchantement. Ma mère et sa voisine étaient vraiment contentes et très étonnées par la réactivité de la compagnie. Je lui ai expliqué les raisons de ce succès.

Maman réfléchit beaucoup et a commencé à parler « classes sociales » et m'a demandé si chez les riches, ça se passait comme à la cité avec les ascenseurs. J'ai répondu que non. J'ai répondu que chez eux, les appareils sont réparés dans la foulée. Mais je lui ai dit aussi que quand les pauvres s'unissent, les compagnies d'ascenseurs se comportent avec eux, comme si elles avaient affaire à des riches....

Nadir Dendoune

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