La chronique du Tocard. L'école de la République

 

J’ai toujours eu la mémoire longue et je dois dire que sans elle, je n’aurais pas réussi 1% de mes succès. A cause de ma turbulence effrénée qui « embêtait » tout le monde en classe, la prof d’économie sociale en seconde avait juré devant tout le monde que je n’irais pas bien « haut dans la vie ». C’est drôle. Elle avait oublié par la même, que je me débrouillais plutôt bien dans sa matière.

 

En arrivant sur le sommet de l’Everest, 8848m, le 25 mai 2008, j’avais eu une grosse pensée pour elle et son mépris affiché. Je crois même que je lui avais dédicacé un majeur tout en longueur. Je venais de la recroiser vingt-cinq ans plus tard dans une soirée d’anciens élèves. Je l’avais reconnue d’emblée : ses lunettes rondes, sa bouche agitée, nerveuse et creusée de fossettes.

Elle avait eu le toupet de venir me saluer : « vous pouvez être fier de votre parcours Nadir Dendoune », m’avait elle dit avec un sourire qui transpirait l’honnêteté, comme si elle avait oublié toutes les humiliations portées à mon égard. Je l’avais ignorée. Et j’étais parti un peu plus loin, sans lui adresser ni un mot, ni un sourcil, à cause de l’insulte qui me démangeait la gorge et des coups que j’aurais aimé vouloir voir s’abattre sur sa vieille gueule de retraitée moisie.

Dans ma carrière d’élève, elle n’avait pas été la seule à avoir agi de la sorte. Il y en avait eu beaucoup d’autres. Tellement d’autres…. Il y avait eu Mr Pochet, prof de français en 5ème. Un petit gros au crâne nettoyé de tout poil et qui prenait un malin plaisir à m’humilier devant les autres élèves quand il découvrait mes « fautes de conjugaison ». Il disait alors : « on n’écrit pas comme ça M. Dendoune ». Il honnissait mon style « pas académique ».

Ma copie était toujours décortiquée de A à Z. J’étais l’exemple à ne pas faire. Pour lui, il fallait écrire selon les conventions, comme les bourgeois l'avaient décidé pour tous il y a quelques siècles. Je ne disais rien, je le regardais juste fixement sans baisser le regard, les yeux remplis de colère.

La semaine suivante, je préférais rendre une copie vierge et récolter un zéro pointé plutôt que d’avoir à supporter les charges à mon égard de ce monsieur-je-sait-tout. J’étais blessé dans mon orgueil, c’est vrai, mais pas surpris du tout. J’avais même ri quelques minutes plus tard en bon amuseur public que j’étais devenu, et ça l’avait énervé, ma bonne humeur.

Mais en vérité, toutes ces histoires d’humiliations incarnées avaient débuté très tôt. Dès le début en fait. A 6 ans, à l’école primaire où l’instituteur avait divisé notre classe en trois rangées. Les bons élèves, principalement les fils de bourges, qui avaient accès à la culture, comme les boulangers ont accès à du bon pain, étaient placés près de la fenêtre et recevaient les plus grandes attentions du prof, les « moyens » étaient au milieu ; eux avaient droit aussi à un peu de considération. Et enfin les nuls, les enfants de la cité, les « incapables », les indésirables, voire les irrécupérables, dont je faisais partie intégrante. On était installé près du mur et l'instituteur nous offrait sa plus grande indifférence. Nous n’existions pas pour lui. Il n’avait pas le choix de nous avoir dans sa classe alors il faisait avec.

Un jour, ce vieux con m’avait même foutu un bout de scotch sur la bouche parce que pour tuer le temps j’avais augmenté les décibels. J’étais aussi privé régulièrement de récréation. Cet enfoiré, pour qui j’étais devenu une cible de premier choix, agissait de la sorte avec moi et les autres basanés parce qu’il savait qu’en se prenant à nous, il risquait que dalle.

Concernant mon cas, il s’était senti pousser des ailes en voyant débarquer l’illettrisme de ma mère à une réunion parents-profs. Maman, qui malgré sa bonne volonté, n’avait pas les armes culturelles nécessaires pour défendre son fiston : l’instituteur en avait bien profité d’ailleurs pour me déglinguer devant elle, disant de moi que j’étais le cancre incarné et que je finirais « comme les autres » si je ne redressais pas la barre. Ma mère avait écouté sans broncher, prenant les mots du professeur comme argent comptant.

La daronne, comme toutes les mamans immigrées, était trop étrangère au fonctionnement ordinaire de l’école et aux modalités de pression dont elle aurait pu se servir pour contrer les propos de mon instituteur.

A l’opposé, je me souviens très bien que les rares brimades qui concernaient les fils de bourges provoquaient chez leurs parents une forte indignation en bonne et due forme et tu les voyais débouler à l’école très vite, très remontés. Quand ils ne faisaient pas une demande express de rendez-vous auprès du professeur, ils écrivaient une lettre de protestation à l’inspecteur académique.

Au collège, agacé par toutes ces humiliations à répétition, et bien décidé à nous « venger », on avait créé alors avec deux de mes cousins « la Police Arabe ».

Munis d'une carte, avec notre nom de famille et une photo de portrait à l'appui, que nous présentions à chacune de nos victimes, on allait s’en prendre, à chaque récréation à un bon petit bourgeois blanc de notre choix qu’on massacrait allégrement à coups de cartable dans la gueule. Il nous arrivait même de coller ses jambes qu'on écartait au maximum sur la surface d'un tronc d’arabe pour lui compresser sa paire de couilles.

Certes, c’était débile comme comportement, horrible comme manière de faire, d’une lâcheté impitoyable, puisque nous étions à trois sur un type, ça aurait pu même s'appeler en 2015 du "racisme anti-blanc", mais pour nous c'était juste un moyen comme un autre d'atténuer la colère que nous ressentions à l'encontre d'un système qui avait fait de nous ce que nous étions : des bêtes sauvages.

 

Nadir Dendoune

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