La chronique du Tocard. L'Humanité et les épluchures de ma daronne

 

Le dimanche matin, quand quelqu'un frappait chez nous, on savait toujours que c'était les communistes. Ils venaient nous proposer d'acheter le journal L'humanité, et aussi de temps à autre, nous rappeler qu'il fallait être à jour de la cotisation de la carte du Parti qu'ils nous avaient obligés à prendre quelques semaines plus tôt. Si c'était pas le cas, il fallait acheter des timbres à 1 franc pour être en règle.

 

Comme ils restaient de longues minutes à attendre derrière la porte, on n'avait pas d'autre choix que de leur ouvrir. Ils savaient qu'il y avait toujours quelqu'un chez les familles Gnoules le dimanche matin. Déjà, ils étaient sûr de trouver la daronne qui préparait le couscous. Papa, lui, profitait de son deuxième jour de repos pour aller voir ses copains au bistrot de Saint-Denis qui ressemblait à celui de son village kabyle, tellement y avait que des moustachus.  

Les Cocos venaient toujours à deux, une femme, un homme pour la parité exemplaire, plutôt pour la complémentarité, un duo redoutable, et je dois avouer qu'ils savaient y faire. Ils repartaient toujours ravis. En même temps, c'était difficile de leur dire non parce qu'ils étaient des prolos comme nous et qu'ils habitaient la cité et on imaginait déjà notre embarras si on venait à les croiser à la supérette du coin.

Le journal acheté, mes parents qui ne savaient pas lire, mes soeurs trop occupées par leurs séries impérialistes, mon frère à écrire des poèmes, il ne restait plus que moi pour m'intéresser au sort du quotidien communiste.

Au début, j'avais du mal. J'avais 14 ans. Quelques poils sur le Cric. C'était écrit en minuscule. Les articles étaient immenses. Les phrases duraient et duraien t: y avait des mots longs comme une ligne de chemin de fer en grève, alors, au départ, je ne lisais que les pages qui parlaient sport et parfois celles de cinéma.

A l'époque, la lecture, c'était pas mon truc. Je préférais la télé, l'opium des pauvres. Et j'étais pas aidé par les bouquins qu'on nous proposait à l'école. Les profs nous prenaient pour des fils à papa : ils croyaient que nos parents illettrés avaient construit des grosses bibliothèques dans nos apparts exigus.

Et puis, comme y avait pas de différence entre les "classes", on avait droit au programme pour tous, à base de Voltaire, Proust ou Baudelaire. Chiant à en mourir d'ignorance... Alors pouvoir lire quelques papiers dans l'Humanité, c'était déjà un miracle. Je prenais des plombes à venir à bout d'un article.

Je m'asseyais sur le balcon. La Seine me faisait face. Ma mère n'aimait pas que je reste dehors, elle avait toujours peur que je prenne froid. Elle me disait d'accélérer la lecture aussi parce qu'elle avait besoin du journal pour emballer les épluchures de ses légumes. Au fil du temps, et à force de me faire violence, je commençais à prendre un petit peu de plaisir à lire ce journal. C'était pas non plus l'extase assurée.

Il me permettait d'ouvrir les yeux sur certaines choses. J'ai toujours su au fond de moi que c'était ceux d'en haut qui nous entubaient profond et non pas le nouvel arrivant, qui faisait comme il le pouvait, en essayant d'offrir une meilleure vie à ses enfants en débarquant chez nous en France. Fils de prolo, j'y trouvais mon compte.

C'était l'un des rares journaux à parler encore de la classe ouvrière, à faire des papiers sur les usines qui fermaient, à relayer les luttes syndicales. Les autres journaux étaient déjà aux mains de grands financiers et relayaient leurs discours capitalistes.

Les pages internationales m'aidaient également à prendre conscience de ce qu'il se passait ailleurs dans le monde. La cité était championne du monde pour nous enfermer sur nous-mêmes; alors s'ouvrir sur l'ailleurs ne pouvait être que bénéfique. Mon père avait pour héros Yasser Arafat, mais c'est en lisant l'Humanité que j'ai compris le projet colonial d'Israël.

J'ai aussi beaucoup appris sur les États Unis. Comme beaucoup de gamins, j'avais subi un lavage de cerveau avec les films du colon John Wayne qui présentait "l'Amérique" comme un super pays où régnaient la démocratie et la justice. Et pas ce qu'ils étaient vraiment : les numéro 1 du terrorisme international, imposant de force leur vision au reste du monde, bloquant pendant plus de 50 ans l'économie cubaine et affamant ainsi une bonne partie de la population, massacrant des peuples en Amérique latine, etc.. La loi du plus fort en toute impunité.

Grâce à l'Humanité et aux militants qui le vendaient, qui je l'avoue, m'ont fait parfois mal au crâne-Doliprane avec leur rhétorique "soviétique", je suis allé à mes premières fêtes de l'Huma au milieu des années 80. C'était au Parc de La Courneuve, à deux pas de chez moi, où quand il pleuvait, avec toute la gadoue c'était insupportable de dégueulasserie.

Je sortais de ma cité pour assister à mes premiers débats. J'écoutais mes premiers concerts. C'est à la fête de l'huma que j'ai emballé mes premières meufs. Je me souviens même avoir passé toute une nuit à la belle étoile avec une pulpeuse Polonaise qui ne voulait pas dormir tellement elle était branchée jeux érotiques. Une de mes toutes premières histoires d'amour qui a continué quelques temps malgré la distance et son refus de s'épiler....

L'humanité, c'est surtout un journal qui a des couilles. Souvent seul contre tous. Comme en 2005 farouchement hostile au traité européen, quand tous les autres medias étaient pour le Oui. Je me souviens également d'une de leur Une en janvier 2009. Alors que l'armée israélienne bombardait lâchement une nouvelle fois sans relâche Gaza, causant la mort à des milliers de gens et que les autres journaux "faisaient équilibrés", en tentant de trouver des excuses à Israël, l'Humanité, lui, osa mettre la photo de ce bébé palestinien enseveli sous les décombres....

Aujourd'hui, l'Humanité, créé par l'immense Jean Jaurès, pourtant certifié quotidien national depuis 112 ans, est menacé de disparaître. L'état de la presse en général se dégrade. Moins de gens lisent les journaux, les lecteurs ne veulent plus payer pour obtenir une information de qualité. Peu importe si on leur sert de la merde gratuite.

Les autres quotidiens s'en sortent encore un peu: ils ont à leurs têtes des capitalistes qui financent leurs pertes. L'humanité, lui, n'a pas de publicité ou très peu. Peu de subvention aussi. L'Humanité se meurt. Ça fait mal au coeur. Ma mère aussi en a gros sur la pomme de terre. Si le quotidien communiste disparaissait, elle  n'aurait plus de quoi emballer les épluchures de ses légumes...

Nadir Dendoune

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