La chronique du Tocard. La maison de mon daron

"...il m’avait demandé de l’excuser d’avoir construit cette immense maison en Algérie et de ne s’être pas rendu compte que la vie des siens se trouvait d’abord à Paris. Au début, pas habitué à l’entendre parler ainsi, j’avais pas su quoi lui répondre…"

 

Le village où étaient nés mes parents était situé tout en hauteur, en direction des nuages, presque au bout du monde. Je conduisais à la cool, les fenêtres ouvertes, humant l’air pur de la montagne, ma mère assise à ma droite, et on montait avec délicatesse, pas pressés pour un dinar, emmenés par du Slimane Azem de nostalgie, cette belle musique de Kabylie, qui m’avait tant bercée durant mon enfance.

 

Pour atteindre Ighil Larbaa, 1100 mètres d’altitude, il fallait passer plusieurs cols, avaler des centaines de virages, traverser des dizaines de villages. La route était magnifique, la plus belle de toutes, les paysages intacts, la modernité n’avait pas sa place ici et c’était très bien ainsi.
 
Cet énième voyage du retour était le plus pénible de tous pour ma daronne et je pleurais à l’intérieur pour elle et son chagrin, mais j’affichais ostensiblement le plus beau paradis sur mon visage, pour pas ajouter de la tristesse à son désarroi. 
 
J’était abattu de la voir si déprimée, accablé de ne pouvoir rien faire pour guérir les blessures de son cœur. En femme courageuse, préoccupée en premier lieu par le bien être de ses proches, elle avait tout gardé en elle et aujourd’hui, ma mère ressentait le besoin de tout dire. Elle pleurait à chaudes larmes, des gouttes d’eau de peine qu’elles essuyaient, quand elles devenaient trop abondantes, avec ce mouchoir rouge et blanc à carreau qui appartenait à son Mohamed, mon père. 
 
C’était la première fois en 65 ans de vie à deux que maman venait en Algérie sans son homme. Malgré l’émotion qui la submergeait, elle regardait la route attentivement et quand elle reconnaissait la maison d’un cousin ou d’un ami, elle s’arrêtait de chialer et me racontait une anecdote à son sujet. Elle n’avait jamais autant pleuré de sa vie mais elle n’avait surtout jamais autant parlé.
 
Je l’écoutais sans jamais lui couper la voix qui était d’une douceur inimaginable. Elle prenait tout son temps pour me dire des choses du passé qui n’étaient jamais sorties de sa bouche auparavant. Elle avait choisi ce moment pour se livrer et elle faisait cet acte avec une sincérité débordante.
 
Maman et ses huit décennies d’âge étaient en mode transmission effrénée et à certains moments, j’avais envie de la serrer très fort dans mes bras pour lui dire combien je l’aimais et que j’étais fier d’elle parce qu’elle avait continué de rester digne malgré la saloperie de la vie. 
 
Après plus d’une heure de route, on arrivait enfin à domicile. C’était une belle maison avec de grandes pièces à l’intérieur, une terrasse pour prendre son café, avec des volets tout bleus et des plantes tout autour.
 
Mon père, après avoir été manœuvre, puis ouvrier chez Renault, avait travaillé comme jardinier dans un centre hospitalier et quand son corps et son esprit fonctionnaient à merveille, il restait plusieurs mois par an à Ighil Larbaa à soigner ce qu’il s’était entêté à bâtir toute sa vie. Il arrosait, taillait les feuillages, labourait la terre, faisait planter toutes sortes de légumes….
 
Aujourd’hui, sa maison, une belle bâtisse, connue de tous et qui surplombait le village par sa beauté, et qui aurait mérité qu’on vienne la voir plus souvent, ne recevait quasiment plus personne. Une maison fantôme...
 
Comme tant d’autres Algériens partis en France pour fuir la misère, il avait économisé toute sa vie pour offrir à ses enfants un beau chez soi digne de ce nom, oubliant que ses mômes étaient des Français comme les autres. Il l’avait compris un peu tard, trop tard.
 
Il y a quelques années, il me l’avait confié. Mon père était triste, déçu par lui même. Il avait fini par comprendre que l’exil était souvent un départ définitif, qu’on n’en sortait jamais indemne.
 
Un jour, alors qu’on était parti prendre un café dehors, il m’avait demandé de l’excuser d’avoir construit cette immense maison en Algérie et de ne s’être pas rendu compte que la vie des siens se trouvait d’abord à Paris. Au début, pas habitué à l’entendre parler ainsi, j’avais pas su quoi lui répondre …
 
Puis, je lui avais dit qu’il ne pouvait pas dire ça, et qu’au contraire, on respectait tous son choix, qu’on était désolé surtout de ne pas aller plus souvent en Algérie. Il pouvait être fier de ce qu'il avait bâti. J’avais ajouté que personne dans la famille ne lui en voulait parce qu’il avait montré toute sa vie un courage homérique, pour élever avec brio 9 enfants de la République.
 
J'avais essayé de le rassurer. En vain. Mon père regrettait. Au lieu de nous avoir fait vivre entassés dans un HLM en banlieue, n'aurait-il pas pu au moins acheter une petite maison en région parisienne ?, me disait-il. Mais en avait-il seulement les moyens ?....
 
Je repensais à tout ça quand ma mère se mit à ouvrir les volets pour laisser respirer la grande demeure. Elle enleva  les draps qui recouvraient les canapés, brancha le frigidaire, alluma le gaz. Qu'elle était belle la maison de mon père ! Je sortis un moment pour admirer la vue.
 
Derrière la bâtisse, il y avait également un bout de terrain où reposait un puits. L'eau coulait tellement en abondance qu'il avait fini par faire construire une fontaine juste à l'extérieur de la maison et chacun des villageois pouvait à sa guise venir s'approvisionner. Il avait continué dans sa générosité, quand il avait offert un bout de parcelle pour y bâtir un cimetière, pour que l'ensemble de nos cousins puissent y reposer.
 
J'étais fier de Mohand Dendoune. Il avait réussi sa vie. J'ouvris toutes les portes de la maison, regarda attentivement chaque pièce. Je n'avais pas mis les pieds ici depuis 2012 et je remarquai pour la première fois que mon  père avait décoré intégralement la maison à la française...
 
 
Nadir Dendoune

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