La chronique du Tocard. La poésie de maman

 

J’ai toujours pensé que si ma mère avait pu aller à l’école, elle aurait torché tout le monde : elle serait devenue ministre ou chirurgien, et parfois je suis triste pour vous, parce que peu de monde remarque son intelligence à cause de son illettrisme ostentatoire. Beaucoup la voient même comme une arioul, n'imaginant pas toute la culture qu’elle porte en elle. 

 

 

Je dis pas ça pour vous attendrir mais je suis obligé de vous dire la vérité depuis que c’est elle qui m’a fait aimer la poésie que je détestais plus que tout parce que pour moi c'était un moyen d'expression accessible seulement à une certaine classe sociale, la plus haute de toutes.

C’était donc un matin presque comme les autres, un matin où la brume était peut-être un peu plus épaisse que d’habitude mais pas de quoi provoquer une tempête. L’hiver faisait ses premiers pas et les feuilles avaient fini leur chute délicate sur le sol. 

J’étais arrivé chez ma mère avec le triple des clefs que ma daronne m’avait filé lors de mon déménagement à 300m, avec une obligation de venir au moins 3 fois par jour chez elle. J’avais débarqué à son domicile, comme chaque matin, cette fois-ci assez tôt, sans faire trop de bruit craignant qu’elle ait décidé de rester un peu encore au lit. 

Je l’avais trouvée debout, et bien debout, en train de chantonner à tue-tête, ses mains plongées dans la vaisselle, reprenant mot à mot les paroles des chansons de son chanteur fétiche, la star kabyle, Slimane Azem.

La radio d’époque que mes parents s’étaient procurés dans les années 70 et que ma mère gardait scrupuleusement malgré son état pitoyable et ses grésillements, était branchée à son maximum. Slimane Azem la ramenait vers ses souvenirs, vers son Algérie natale, qu’un exil hexagonal de 60 ans n’avait jamais vraiment réussi à effacer.

Maman se sentait tellement seule aujourd’hui et rien ne sera plus jamais comme avant. Sa vie était désormais marquée du sceau de la solitude, depuis que son Gnoule s’était isolé du reste du monde. Au bout de quelques minutes, elle avait senti ma présence. Maman avait tourné la tête et elle m’avait souri pudiquement, presque gênée que je la trouve ainsi. 

Après, on s’était assis tous les deux avec nos tasses de café qui se faisaient face. Et je lui avais demandé de me raconter. La Kabylie, sa jeunesse, son enfance, la vie avec papa, son exil, la France.

Elle avait débuté avec ses mots à elle, en français trafiqué pour la majeure partie, en kabyle pour les mots qu’elle ne connaissait pas, mais ces entrelacs de langues  ne fonctionnaient pas. 
Elle avait du mal à exprimer avec exactitude ses sentiments. 

Alors, je lui avais dit Stop. Pour une fois, parle-moi en kabyle intégral. Elle avait rigolé parce que j’étais tellement français pour elle. Elle en avait oublié qu’en dépit de mon incapacité à répondre, je comprenais parfaitement sa langue, depuis que j’étais parti vivre en Kabylie à l’âge de 5 ans pendant plusieurs mois.

À mon retour en Seine-Saint-Denis, le français avait disparu de mon vocabulaire. Une langue que j’avais dû réapprendre avec difficulté, en laissant au passage quelques mots sur la route….

Ma mère avait répondu OK, je vais essayer de faire mon maximum puisque c’est pour faire plaisir à mon fils. Elle avait pris alors une grosse respiration, puis fermé les yeux pour lâcher prise dans l’émotion et s’était mise à me relater son passé en kabyle complet.

C’était parti et rien ne pouvait l’arrêter après. Elle me contait en prose et c’était trop beau d’entendre la vie dans son village, l’eau qu’elle allait chercher au puits pieds nus,  les chèvres qu’elle menait au pâturage, les moments de bonheur écumés avec ses deux petites frangines. De temps en temps, elle balançait un proverbe, et parfois même elle me récitait une poésie.  

Bordel, je savais pas à quel point ma mère excellait dans cette belle oralité des montagnards kabyles. J’étais une brêle à côté d’elle ! Son éloquence, transmise de génération en génération, elle l'avait hérité de sa mère, qui l'avait obtenu de la sienne....

Une langue riche, très poétique, qu'elle avait emmenée en secret avec elle en France. Un trésor qui l'avait aidé à surmonter la douleur de l'éloignement du pays... et qui l'aide aujourd'hui à supporter l'éloignement de son Gnoule...

Nadir Dendoune

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