La chronique du Tocard. Le bordel de ma vie

 

Il y a quelques mois, l’hiver battait son plein, les arbres étaient tout nus et Hind était venue chaudement habillée à la maison, prendre le thé à cause de l’amitié qui nous unissait, et elle avait été choquée d’emblée par la situation physique de mon appartement. Elle me connaissait bien en vérité de la tête au pied mais surtout à l’intérieur de mon être. Elle n’était donc pas vraiment surprise de ce qu’elle venait de découvrir. Mon chez moi était un Bordel monstre.

 

La semaine dernière, un autre fusible avait sauté, une troisième prise électrique avait rendu l’âme, mais le plus grave c’était toutes ces choses  avec lesquelles je me débattais depuis maintenant trop longtemps et qui avaient fini par encombrer l'intégralité de mon domicile. A tel point qu'il m’arrivait même parfois de ne plus pouvoir ouvrir ma porte d’entrée...

Alors, sans même prendre le temps de siroter une gorgée de son thé, Hind m’avait regardé direct dans les yeux avec un air de la gravité solennelle. Et elle m’avait dit : « Ecoute Nadir, ça ne peut plus durer tout ce bordel mécanique chez toi, tu dois te ressaisir. C’est ton bien être, pour ne pas dire ta santé, qui est en jeu ». Elle avait raison….

Depuis ma venue il y a cinq ans dans ce F2 avec vue impeccable sur la Seine, je n’avais fait aucun effort. J’avais juste passé mon temps à empiler des choses, à stocker, rechignant à jeter quoi que ce soit. La véracité des faits et Hind l’avait bien compris : en refusant de mettre de l’ordre dans mon appartement, je refusais de mettre de l’ordre dans ma vie.

Mon bordel, et fallait pas être diplômé en psychologie pour le comprendre, c’était mon incapacité à appréhender l’avenir sereinement. Et aussi un refus délibéré à regarder  mon passé en face... parce qu'il avait été souvent fait de souffrances. 

Il y avait tellement de choses que je voulais oublier et que je refusais d’affronter. Hind essayait de me rassurer, me promettant qu’elle serait là pour m’accompagner jusqu’au bout de cette aventure, sans doute la plus importante de toutes.

On décida alors de s’attaquer à l’Everest du désordre : ma chambre, la pièce où le bordel était le plus imposant. Il y avait des livres éparpillés partout, un vélo auquel il manquait une roue, mes affaires de sport, des cartons tout autour, des vêtements à même le sol et cette armoire.

Une grosse armoire titanesque, à moitié délabrée, qui tenait à peine en place, mais entièrement saturée, et pas seulement de fringues. Je commençais à faire le tri : ce que j’allais garder devait aller dans de beaux cartons, le reste finirait dans d’immenses sacs plastiques de 100 litres.

Mais je n’y arrivais pas. J’étais incapable de me séparer de mes choses : j’avais la nostalgie des grands jours. Je voulais quasiment tout garder. J’attachais encore trop d’importance à des objets qui selon Hind, n’en avaient pas tant que ça…. Mon amie tenta de me convaincre... Au début, en vain.

Le premier soir, elle rentra chez elle, me donnant rendez-vous le lendemain. La nuit ouvre le passage à la réflexion, pensait-elle. Et je restai ainsi seul dans mon bordel. Je ne pris même pas la peine de me laver ce soir-là. Je m’endormai en gardant mes vêtements, entouré de tous ces objets, de tous mes objets qui avaient façonné mon existence …

Chaque chose, chaque vêtement avait une histoire, me rappelait un morceau de ma vie … Des choses belles mais aussi des choses malheureuses. Je regardais tout attentivement. A un moment, j'ai eu envie de tout balancer. Tout foutre en l'air. Mais je n'osais pas. J'avais peur de ne pas être capable de vivre sans mon passé. Ces objets disaient beaucoup de moi, ils parlaient de mon histoire, de ce que j’avais été, de ce que j’étais aujourd'hui. 

A un moment, en plein dans la nuit, je me suis levé pour aller fouiller. Je voulais affronter. Tout. Il y avait cette boîte que j'avais aperçue plusieurs fois mais que je n'avais jamais osé ouvrir. Je savais très bien ce qu'il y avait à l'intérieur.

Il y avait par exemple ce courrier de ma frangine, attaché à un poème de mon frère, ces deux-là me souhaitaient avec des mots remplis d’amour un bon retour au bercail après ma mésaventure irakienne. Ils avaient eu très peur pour moi, pensant un instant qu'ils ne me reverraient plus. Plus de deux ans après Bagdad, la blessure était encore très vive. 

Il y avait également beaucoup de messages d’anonymes. Je les découvrais seulement aujourd’hui. Ce soir-là, j'étais prêt. Je lisais tout. Parfois, plusieurs fois. Ça me faisait du bien et en même temps j'avais mal à en crever de repenser à ce qui avait été le moment le plus dur de ma vie. 

A côte de cette boîte à malheur, d'autres lettres étaient là. Des courriers de mes ex. Ça me faisait tout drôle de les relire.Il y en avait une de particulièrement bien écrite. Une lettre d'amour. A l’époque, je ne m’étais pas aperçu qu’elle m’avait aimé aussi fort. Ce bordel monstre c'était toute ma vie.

Hind revint le lendemain. On prit ensemble un café et elle me parla. Elle me disait qu'on ne pouvait pas bien sûr oublier son passé et que l'important était ailleurs. Il fallait juste le dépasser, apprendre à s'en servir de manière à ce qu'il ait des répercussions positives sur le présent : ne plus commettre les mêmes erreurs, évoluer, mûrir ... Le passé était une richesse même si parfois on avait l'impression que c'était l'inverse. Il y avait beaucoup plus à gagner à l'accepter, justement pour pouvoir s'en séparer et faire complètement autre chose.

Me laissant guider par Hind, avec sa volonté de rendre plus beau mon chez moi,  elle m'aida à me débarrasser de ce qui m'avait pollué toutes ces années. Grâce à elle, je décidai enfin de lâcher prise ...

Nadir Dendoune

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