La chronique du Tocard. Le jour où j'ai été coupé

Pour que j'arrête de gesticuler, ma tante, sapée sur mesure et parfumée comme une évidence, avait sorti un billet de 50 francs de son soutif en synthétique. Ce geste qui pouvait être considéré par certains comme déplacé ne m'avait pas surpris pour un dinar. Je le trouvais même très tendre. Peut-être parce qu'il me faisait penser à sa manière à ma mère, quand elle me donnait le sein...


C'était pas la première fois que je voyais une dame "de chez nous" de cet âge-là cacher des biftons dans ses nibards. Ceci dit, factuellement parlant, il s'agissait ici d'une manière forte intelligente de foutre son fric à l'abri : je voyais mal un voleur fourrer ses doigts à l'intérieur de son chemisier. Messaouda, ma mère, elle, préférait le traditionnel porte-monnaie. Plus discret. A son image... 

Bien installé sur le canapé en skaï noir du salon, j'avais, bien entendu, saisi avec bonheur tout ce pognon comme un cadeau du ciel, Amen, une fortune pour moi. Le billet m'avait tout de suite calmé, en plus de me rendre heureux. J'avais pas hésité une seconde à accepter le cadeau de ma tante parce qu'à cet âge-là, on achète les enfants pour pas grand chose. Pour 1 franc, j'aurais sans aucun doute déjà fermé ma gueule. 

Pour tout vous dire, je ne comprenais pas vraiment les raisons d'une telle gentillesse à mon égard. J'avais cinq ans et quelques brindilles et je n'avais rien fait encore de spécial dans ma toute petite vie pour mériter cette somme. Au contraire, vu mon goût prononcé pour les bêtises en tout genre, je n'aurais pas volé quelques fessées. Voire des coups de martinet. 

En ce jour saint chez les musulmans, l'appartement de mes parents était plein à craquer. Des oncles et des tantes et aussi des cousins et aussi des amis d'amis, la plupart des têtes inconnues, beaucoup de moustachus, avaient fait le déplacement jusqu'à notre domicile familial. Ils étaient tous sur leur deux cent treize (+213). Ils étaient beaux à voir.

Maman portait une robe kabyle blanche, assortie à sa plus belle parure en or. Papa, un costard à la Borsalino, cinq pièces au moins, pantalon assorti à la veste, cravate de la même couleur, pince de cravate, blazer et bretelle trop serrée. On sentait la bonne humeur rayonner sur tous les visages. Ça faisait plaisir. 

C'était également jour de marché et j'avais trouvé étrange que ma mère reste à la maison. Elle ne ratait sous aucun prétexte sa sortie hebdomadaire : elle aimait tant aller faire ses courses le vendredi. Alors pourquoi diantre avait-elle décidé d'y couper ce jour-là ?  

En attendant de pouvoir obtenir la réponse à ma question existentielle, je voyais maman, comme à son habitude, à chaque fois qu'elle recevait de la visite, faire des allers-retours incessants entre la cuisine et le salon, bien déterminée à ce que chacun ait suffisamment à boire et à manger. Messaouda n'aurait pas supporté que quelqu'un trouve à redire sur la manière dont elle accueillait ses hôtes. Elle avait même sorti sa porcelaine des grands jours. 

Calmé, je l'étais, donc grâce au fric-c'est-chic et j'attendais sagement sur le sofa. Le mari de ma tante, mon oncle, s'approcha délicatement. Il me demanda comment j'allais. "Plutôt bien avec tout ce flouz", j'ai répondu. Il m'a souri de toutes ses caries et j'ai pensé qu'il était indispensable qu'il aille d'urgence chez le dentiste.

Il me demanda de regarder sur ma gauche parce que mon petit cousin venait d'arriver. J'eus à peine le temps de le saluer que je m'évanouissais. Mon oncle, si sympathique au demeurant, venait de me couper le zizi. Il avait profité de mes quelques minutes d'égarement pour me cisailler une partie du prépuce. Tout le monde se mit à applaudir. Ils étaient ravis. 

Au réveil, mon lit où je me reposais était rempli de cadeaux et de monde. Les gens venaient m'embrasser. Me féliciter. Je ne comprenais toujours pas les raisons d'un tel engouement. J'étais tellement heureux d'être la star de la journée.

Ma mère, beaucoup moins. Elle m'informa que j'avais perdu connaissance pendant plus d'une heure. Ce qui l'avait inquiétée au point de vouloir à un moment m'emmener à l'hôpital mais Papa l'avait rassurée en lui rappelant ce qu'il s'était passé avec leur premier fils, qui n'avait eu à souffrir d'aucune complication malgré ses deux heures d'évanouissement. Il lui parla aussi de tous ces autres cousins "au zizi coupé" qui allaient tous comme sur des roulettes. 

Dans les années 70, les hôpitaux publics français n'accueillaient pas ou très peu les partisans de la circoncision. Les "familles musulmanes" coupaient donc les zizis de leurs petits garçons à la maison. A l'époque, les médecins considéraient également qu'il n'y avait pas besoin d'être sous anesthésie pour subir une telle opération. Ça se faisait donc entre quatre murs à l'arrache.

Aujourd'hui, les parents emmènent leurs mômes à la clinique. En toute tranquillité. Enfin, quand ils en ont les moyens. Il faut débourser 1000 boules pour avoir le privilège de perdre un morceau de son zizi.

Un pas si mauvais investissement puisque de nombreux médecins vantent les bienfaits de la circoncision. Pour certains d'entre eux, elle devrait avoir le même statut que la vaccination parce qu'il parait qu'elle protège contre les infections urinaires et les maladies sexuellement transmissibles. 

Il paraît aussi que certains vivent mal cet épisode. Je peux les comprendre. Perdre un bout de soi, c'est jamais simple. Ça peut-être traumatisant. Moi, non. Je pense souvent à cette journée. Avec tendresse. Avec bonheur. Je revois tous ces sourires fiers, ceux de mes parents et des autres, les nôtres. C'était mon baptême à moi. Je faisais alors mon entrée dans la communauté des croyants. 

Cet acte peut paraître barbare à certains surtout quand ça vous arrive à cinq ans, sans anesthésie. Mais perso moi et mon zizi coupé, on a toujours très bien vécu ensemble : aucune fille n'a jamais appelé le SAV pour s'en plaindre. 

En tout état de cause, ce que peuvent dire les autres, on s'en bat un peu les couilles...

Nadir Dendoune

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