La chronique du Tocard. Le journaliste

Parfois, quand on me demande ce que je fais dans la vie, j'hésite à dire la vérité. Ma mère, elle, n'a aucun scrupule ! Elle répond à toutes celles et tous ceux qu'elle croise dans la rue, voire dans les deux autobus qu'elle prend pour aller voir chaque jour son Mohamed dans la maison où il se repose, que son petit dernier est journaliste. Elle dit ça avec beaucoup de fierté, comme si j'étais chirurgien, comme si je sauvais des vies. J'ose pas lui dire qu'elle est loin du compte. Qu'elle se trompe sur toute la ligne, que les temps ont bien changé et qu'il n'y a vraiment pas de quoi être fier d'être journaliste aujourd'hui.

Je me suis retrouvé à faire ce job pas comme les autres un peu par hasard. Début 2004, une nana pour qui j'éprouvais des sentiments titanesques avait estimé que je pourrais faire l'affaire comme reporter. J'étais pas forcément convaincu, persuadé qu'il fallait disposer d'un fort bagage culturel et d'un niveau d'études élevé. Tu parles ! 

Par amour pour cette fille, j'avais accepté de tenter l'aventure. Par amour pour elle, j'aurais même sans doute accepté de bosser pour Le Figaro ou pire encore, Valeurs Actuelles... 

Mais avant toute chose, avant de devenir journaliste, il fallait que je me forme. Fini le temps où tu débarquais avec tes idées dans les rédactions pour vendre tes sujets. Non, si tu voulais intégrer une rédaction, tu devais obligatoirement passer par la case "école". 

Après avoir réussi un concours d'entrée pour candidats "atypiques", j'ai pu intégrer l'une d'entre elle et pas n'importe laquelle : une des plus cotée, en plein cœur de Paris, et qui comme toutes les écoles du genre, reconnues par la profession, accueillait en son sein majoritairement des filles et fils de bourgeois au parcours quasi-similaires. Pas surprenant quand on sait que les concours pour accéder à ces grandes écoles sont taillés sur mesure pour les mômes de la haute.

A quelques exceptions près, ces jeunes journalistes en herbe aux qualités humaines indéniables et à l'esprit critique formaté dès le berceau pensaient donc la même chose. A quelques nuances près, ils avaient la même vision de la société. Les mêmes indignations, les mêmes revendications, les mêmes aspirations...

Diplômés de grandes écoles, prêts à travailler dans les grands médias, ils allaient tous se retrouver à la fin de leurs études, placés dans les grandes rédactions, qui les attendaient les bras grands ouverts puisqu'elles avaient décidé désormais de ne recruter que par ce biais là. Sur place, l'intégration allait se dérouler sans vaseline, dans la joie et la bonne humeur parce qu'ils allaient retrouver d'autres journalistes, comme eux, blancs pour la majorité, issus, comme eux, de la classe moyenne supérieure, qui étaient, comme eux, passés, soit par sciences-po, soit par une école prestigieuse de journalisme...Vive la Consanguinité ! Ou comment faire une bonne vinaigrette quand on n'y met que de l'huile...Forcément, la sauce ne prend pas. 

Ce n'était donc pas une super nouvelle pour les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs qui eux allaient devoir se coltiner de l'info bien lisse avec quasiment zéro différence de points de vue.  

Un événement majeur, du moins sur le papier, allait pouvoir changer la donne. Après les révoltes sociales de 2005, Jacques Chirac, alors président de la République, pour apaiser les tensions, a pensé qu'il fallait que les médias soient un peu plus à l'image de la société française. Ouf, il était temps ! Il a donc convoqué les patrons de presse en les obligeant à mettre un peu plus de diversité sociale, enfin un peu plus de couleur qu'il voulait dire, au sein de leurs entreprises.

En grande majorité des métèques, parmi eux des Bourgeois, et aussi une poignée de fils de prolos blancs, pour faire croire qu'on avait décidé d'aider les gens selon des critères sociaux et non ethniques, allaient donc être parachutés du jour au lendemain à l'intérieur des grandes rédactions.

Au début, les bénéficiaires de cette discrimination positive sont arrivés
avec leurs différences, sauf les "Beurgeois" et les Noirs friqués, qui eux, se sont fondus parfaitement dans la masse en retrouvant leurs frères de classe.  
Pour les autres, très vite, parce que les dés sont pipés d'avance, les rédacteurs en chef, inféodés à leurs supérieurs, inféodés eux mêmes aux grands groupes industriels qui détiennent aujourd'hui la quasi totalité des grands médias, ont imposé à ces nouvelles recrues leur manière de faire, de voir.

Il fallait qu'ils rentrent tous dans le moule. Quelques uns ont dû résister mais on n'est pas au courant, mais la plupart s'est tue. Il parait que c'est pas évident quand tu démarres, de l'ouvrir. Il paraît qu'en plus journaliste, ça peut vite monter à la tête. Surtout, quand tu viens d'en bas. Il paraît que d'entendre son nom la première fois à la télé ou à la radio, de signer un papier dans un grand canard, c'est tellement bon qu'on peut vite perdre la mémoire et oublier les raisons pour lesquelles, on avait décidé de faire ce métier. 

Alors, comme tout le monde, comme de bons petits soldats au garde à vous, ils ont pris le train en marche.  Et ils sont devenus comme les autres. Ils ont fini par faire les mêmes sujets que leurs camarades journalistes, avec les mêmes angles. Empruntant le même style d'écriture, la même intonation de voix. 

Au fil du temps, hormis leurs prénoms exotiques, il n'est plus rien resté de leurs différences. Envolées ! Tout comme leurs belles aspirations.

Par la force des choses, certains sont devenus "journaliste faits divers". Et comme leurs confrères, s'ils voulaient être les "meilleurs", ils n'ont pas eu d'autre choix que de se rapprocher des flics et du ministère de l'Intérieur, pour avoir les informations les plus "fraîches". Et leur promettre en échange d'avoir leur version des faits en tête de gondole.

Par la force des choses, certains sont devenus "journalistes politiques". Et comme leurs confrères, s'ils voulaient être les "meilleurs", ils ont dû copiner avec des ministres, des députés, des hommes politiques de premier rang pour pouvoir sortir de l'information croustillante.

Par la force des choses, certains sont devenus "journaliste culturels", ou se sont spécialisés dans le tourisme. Et comme leurs confrères, s'ils voulaient être les "meilleurs", pour continuer à obtenir les interviews de célébrités, être invités chaque année à Cannes, et aux avant-premières de films, à pouvoir voyager gratos aux quatre coins du monde, ils ont dû mettre dans la corbeille Windows quelques vérités pas bonnes à dire. 

Etc., etc., etc...

Un jour, par la force des choses, ils n'iront, eux aussi, plus sur le terrain et feront tous leurs papiers par téléphone, assis derrière leur bureau. Jusqu'au jour où eux-mêmes seront remplacés par des robots et des automates qui écrivent déjà sur le web des articles et font des vidéos. 

Un jour, enfin, ça risque de prendre encore un peu de temps, ils deviendront rédacteurs en chef et ils bloqueront à leur tour les velléités des jeunes reporters.  

Aujourd'hui, je connais peu de gens qui aiment les journalistes, même si beaucoup aimeraient le devenir. On nous aime comme on aime les politiques ! En vrai, on nous déteste. On nous déteste tellement que certains se font cogner dessus.

Mes collègues font croire qu'il n'y a qu'en banlieue que les journalistes ne sont pas les bienvenus mais ils savent très bien qu'aujourd'hui, on peut se faire agresser dans n'importe quel bled de France.

Allons-nous nous remettre en question pour autant ? Allons - nous travailler différemment ? Allons-nous arrêter de  tomber dans la surenchère ? Allons-nous mieux vérifier l'information avant qu'elle ne sorte ? S'excuser quand nous nous trompons ? Vous rêvez ! 

Aucun pouvoir n'aime être critiqué. Le journaliste est programmé pour donner des informations. Et il lui est très difficile de s'entendre à son tour questionner sur ce qu'il fait vraiment, sur la manière dont il le fait. Les journalistes sont habitués à poser des questions, pas à y répondre ! 

Comme pour les politiques, les journalistes d'en haut, connus du grand public, ne donnent pas l'exemple. Ils ont perdu toute crédibilité en servant la soupe aux plus puissants. Une belle osmose entre le pouvoir politique et les principaux médias. 

Mais même le "journaliste de base" a ses torts. Il a laissé la situation s'empirer. Trop souvent, il se tait. Même celui qui dispose d'un CDI n'ose plus l'ouvrir. Dans les conférences de rédaction qui servent à préparer les journaux, à part quelques exceptions, il ne remet quasiment plus en cause l'angle des sujets qu'on lui ordonne de traiter. 

Sur le terrain, quand il y va, quand sa rédaction a les moyens de l'envoyer (sinon, il recopie bêtement la dépêche AFP), il suit le scénario à la lettre, concocté plus tôt par son red-chef.  

Le "journaliste de base" hésite également à écrire de plus en plus sur des sujets glissants qui risquent de ne pas plaire à ses chefs, de peur de se voir stopper dans sa carrière, voire perdre carrément son boulot. Et bien sûr, qu'on le comprenne : toutes celles et tous ceux qui l'ouvrent sont soit mis au placard, soit foutus à la porte !

Trop souvent, le journaliste oublie qu'il joue le même rôle qu'un professeur ou qu'un intellectuel, qu'il a une part de responsabilité importante dans la formation de l'esprit critique, dans la diffusion du savoir et de la culture. 

Pour ma mère, journaliste, ça reste encore un beau métier. Elle dit que vous êtes nos yeux et nos oreilles, surtout pour elle qui ne sait ni lire ni écrire. Elle dit aussi que vous êtes parfois courageux. Moi, perso, j'en ai pas croisé des masses. J'ai plus rencontré des suces-boules arrivistes et carriéristes, comme dans un tas d'autres corps de métiers.  

Heureusement, il en reste encore quelques poignées qui font encore leur boulot de manière intègre et consciencieuse. Qui ne lâchent rien. Qui prennent des risques, donc des coups. Mais jusqu'à quand ? 

Le métier de journaliste vit peut-être ses derniers moments. On a de moins en moins besoin de nous. Pour de plus en plus de gens, Internet offre un espace de liberté d'expression. Sur le web, toutes les informations se valent. Toutes celles et tous ceux qui publient peuvent obtenir aujourd'hui une légitimité équivalente à celle des journalistes professionnels. Mais, à force de trop prendre les gens pour des cons, on finit par récolter ce qu'on sème.

Parfois, je vous jure que j'ai envie de faire un autre boulot mais ma mère, qui perd jamais le nord, me rappelle judicieusement, que grâce à ma carte de presse, je paie aujourd'hui moins d'impôts...

Nadir Dendoune

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