La chronique du Tocard. Le Roumi

A 80 balais, ma mère commence enfin à comprendre qu'il y a aussi des "Français" qui touchent pas une bille. Que la médiocrité, l'incompétence, la malhonnêteté sont des tares universelles. Qu'elles ne sont pas réservées exclusivement aux siens, aux Arabes. Ouf, il était temps. Pourtant, le Français, elle le connaît bien. Très bien même. Ses qualités comme ses défauts. Elle le connaît de long en large, et même de travers ! Depuis toujours. 

Elle se souvient encore très bien de sa jeunesse en Algérie, dans cette France coloniale, où les Arabes disposaient de moins de droits que les autres habitants, où ils étaient moins considérés.

Elle a encore bien en tête ces images du temps de la guerre d'Algérie où les soldats de l'armée française venaient à la recherche de moudjahidines qu'ils soupçonnaient d'être planqués dans son petit village kabyle d'Ighil Larbaa perché à 1000 m d'altitude, et où ils démolissaient tout avant de repartir.

Bien que consciente de l'abomination de la colonisation française en Algérie, mes parents ont toujours mis chaque "Français" qu'ils croisaient sur un piédestal.

Le "Roumi" fait toujours mieux que nous les Arabes. Ils sont plus forts, plus intelligents. Le Français a toujours raison. Les mêmes paroles tenues par un Arabe n'ont jamais eu la même force, la même crédibilité. 

La colonisation a fait de mes parents des êtres inférieurs. Elle leur a donné zéro confiance en eux.

Mes parents ne s'aiment pas. Ou très peu. Ils ont une estime d'eux mêmes qui frise l'apocalypse. Ils s'écrasent toujours devant le Français. Même quand ils ont envie de le cogner, ils lui font des sourires. Ils n'oseraient jamais hausser la voix devant lui.

Mais toute cette servitude n'est pas le fruit du hasard. Quand les Français sont arrivés en Algérie, ils ont tout fait pour que les indigènes croient qu'avant leur arrivée en 1830, il n'y avait rien. Wallou !

Qu'il n'y avait jamais eu de civilisation auparavant. Que les Algériens n'étaient le fruit d'aucune histoire. Que leurs ancêtres étaient des bons à rien. Qu'ils n'avaient rien inventé, rien construit. Leur but était simple : déshumaniser tout un peuple  pour lui enlever toute fierté. A l'image de ce que font les Israéliens en Palestine.

Je me souviens encore très bien de ce conseiller de la Poste, 25 ans, Bac plus 5, branleur de son état qui avait un jour entubé mon daron en lui faisant souscrire avec ses économies d'une vie, un placement boursier hautement dangereux. En l'espace de quelques mois, papa avait perdu 60% de sa mise. 

Cette raclure de conseiller n'avait - elle pas vu que Mohand Dendoune ne savait ni lire ni écrire ? Qu'il n'était pas en mesure de comprendre toutes les subtilités d'une telle offre ? 

Mon père avait eu une confiance aveugle en ce type qu'il connaissait pourtant à peine. Il se serait plus méfié si il avait eu affaire à un Arabe. Pour lui, un Français, qui, de surcroît travaillait à la Poste, cette noble institution ne pouvait pas être un escroc.

J'avais débarqué dans son bureau la rage au ventre, avec des envies extrêmes de violence bien méritées au regard de la situation, mais papa m'avait empêché de lui casser sa gueule. Pire, il m'avait engueulé, ne comprenant pas que je puisse être autant en colère. 

Même après s'était fait avoir, papa avait trouvé au Français quelques excuses et était allé même jusqu'à prendre sa défense. 

Par la suite, à force de se battre, et nous avons eu beaucoup de chance, nous avons réussi à récupérer le pognon de mon daron. 

J'ai hérité du complexe d'infériorité de mes parents. Oui. Diable que oui ! Il m'a rongé de l'intérieur pendant tellement longtemps qu'à un moment, il n'y avait plus aucun mot qui sortait de ma gorge, surtout quand j'avais un "Français" en face de moi.  

Ce complexe d'infériorité était comme une seconde peau. J'ai eu honte de mes parents, de leur faiblesse, j'ai voulu leur dire de relever la tête. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient venus quémander du travail à leur ancien bourreau. Pourquoi papa ? 

Puis j'ai compris l'emprise que le Français avait eue sur eux durant toute leur vie. Comment il avait façonné leur manière d'être, de penser. J'ai compris alors pourquoi ils passaient leur temps à se dévaloriser. 

Mes parents sont des individus aliénés. Ils sont prisonniers de leurs préjugés, pensent qu'ils ont droit à pas grand-chose, sublimés par la culture dominante, celle du Français. 

Ce complexe d'infériorité m'a suivi pendant toute ma scolarité. Pendant longtemps, comme mes parents, j'ai vu, de manière inconsciente les Français comme des gens qui m'étaient supérieurs dans tous les domaines. J'ai même voulu leur ressembler, gommer mon arabité. J'avais honte. De moi, de ma culture, de mes parents, de ma condition de pauvre, de notre asservissement à nous tous. Je détestais le Français et je l'enviais en même temps.

J'ai mis du temps à me défaire de mon complexe d'infériorité. Je lui ai enfin niqu​é​ sa mère pour de bon et il n'est pas prêt de revenir.  

Ça n'a pas été simple de s'en débarrasser : il m'a fallu un long exil de huit ans en Australie, un tour du monde à vélo en solo, une ascension victorieuse sur l'Everest sans aucune expérience, avoir écrit quelques bouquins, des centaines de chroniques et surtout un passage de deux années dans une école de journalisme prestigieuse, où j'étais le seul basané. C'est là-bas que j'ai vu la faiblesse des autres et découvert ma force.

Dans le regard de l’autre, je vois parfois du mépris, de la condescendance, mais ça ne m'atteint plus. Aujourd'hui, quand je vois mon papounet ​de ​88 ans, bientôt 89, incapable de suivre le monde qui l'entoure, perdu dans ses souvenirs, je suis fier de lui. C'est lui le plus fort. Le meilleur, c'est mon père !

Au fond de lui, je sais qu'il a toujours détesté la France et qu'il aurait préféré rester auprès des siens mais qu'il a été assez costaud pour mettre sa rancoeur et sa fierté d'Algérien de côté pour offrir ce qu'il y a de plus beau pour les siens. Il n'y a que les grands hommes qui sont capables de ça. 

Et quand je vois ma maman. Quand je vois tout ce qu'elle apporte à tant de gens autour d'elle, quand je pense à sa douceur, à son intelligence de vie, je suis comme pris alors par une rage de dépassement de soi. 

Nadir Dendoune

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