La chronique du Tocard. Les 60 piges de ma frangine

 

La plus grande de mes frangines dont le prénom commençait par M, du nom de l'amour, était née un jour de 1955 en Kabylie-Algérie, à 1000m d’altitude, au milieu des chèvres, sans doute en juillet ou en août. Ma daronne se souvenait juste qu’elle avait accouché dans une chaleur chthonienne. 

 

La guerre d’indépendance algérienne pour foutre dehors les colons faisait rage et les militaires français empêchaient les montagnards de descendre dans les villes. Ma sœur, l’ainée, ne pouvait donc pas être immatriculée à l’état civil : le jour exact de sa naissance resterait à jamais un mystère de l’Ouest.

60 ans après, en 2015, ce petit détail de l’histoire allait être un avantage. Effectivement, on avait donc le choix entre tous les jours de l’année pour organiser la grande fête surprise en l’honneur de ma frangine. Ses fils, qui avaient eu l’idée initiale, avaient opté pour dimanche dernier. Et ils avaient bien fait: le soleil allait être de la partie.

Toute la famille proche, quatre générations en tout, de toutes les couleurs, pas de racisme chez nous, avait répondu présente comme un seul homme, comme pour faire oublier l’absence du patriarche, mon père, qui, vivait seul désormais dans son monde. Il était 16h, passé de quelques souffles, quand la reine de la journée sonna enfin à la porte.

On commençait tous à s’impatienter. Certains d’entre nous étaient arrivés à 14h pour être certain d’être à l’heure pour cet instant capital. D’un coup sec, la ribambelle des Dendoune et affiliés se jeta sur elle. Ma sœur était surprise, of course, un peu gênée aussi, à cause de la pudeur intrinsèque. Et puis, comme ma mère, à force de passer son temps à s’occuper des autres, ma sœur avait oublié que les autres avaient le droit de s’occuper d’elle.

La frangine avait élevé d'abord ses quatre enfants  avant de s'occuper des mioches des autres et on disait d'elle et de son mari qu'ils étaient une famille d'accueil en or. Elle, au moins, ne faisait pas de différence entre les gens qui avaient besoin d'aide, ces petits en manque d'amour, de Jessie, à Amina en passant par Angélique.

 Ma sœur entra dans la maison d’un de ses fils décorée pour l’occasion et se mit à embrasser tout le monde en les remerciant chaudement. Et cela prit quelques minutes. Ca criait dans tous les sens, un brouhaha pas possible, et ça rigolait surtout, alors ma frangine oublia un peu l’émotion du moment. Qu’elle retrouva quand elle arriva dans les bras de sa mère.

Maman était restée un peu à l’écart et elle tenait dans ses mains, comme à son habitude, son sac plastique où elle gardait minutieusement ses papiers, ses clefs, et ses mouchoirs.. Maman courage. Maman si douce et si forte, qui avait tenu la baraque toutes ces années, qui ne s’était jamais plainte de rien.

Aujourd’hui, cette maman-là, était la seule à avoir les larmes qui lui montaient aux yeux et qui coulaient comme l'eau d'une source d'un bonheur triste. Elle chialait de cette vie qui lui avait fait faux bond. Plus l’instant était joyeux et plus elle était triste.

Chaque grain de bonheur lui rappelait la vie qu’elle avait passé avec son Gnoule. 61 ans à ses côtés…. Pour le meilleur et pour le pire, jusqu'au bout et à l'époque, ça voulait dire quelque chose. Ma mère n’avait juste pas la tête, et tout le reste à faire la fête. Elle était venue parce qu'il le fallait bien mais son cœur était ailleurs.

Maman se sentait coupable d'être présente au milieu de tous ces sourires, ce qui l'empêchait de laisser éclater sa joie. Papa n'était pas là. Et s’il avait été parmi nous, il aurait mis de l'ordre dans tout ce bordel joyeux. Il aurait demandé aux mômes d'arrêter de chahuter, il aurait imploré sa femme de lui donner un coup de main.

Mais avant de faire le gendarme, il aurait pris le temps de savourer son café et de refaire le monde avec ses gendres. Malgré son master en grognement, ses yeux fiers en disaient long sur l'aventure qu'il avait menée et mon papa savait très bien que ses sacrifices n'avaient pas été vains.

Ma sœur remarqua d’emblée les larmes de ma mère alors qu’elle essayait de les sécher avec son mouchoir. Et elle s'autorisa, sans doute pour la première fois de sa vie à franchir la frontière de la pudeur. Elle l’enlaça avec force, un geste qui voulait dire Merci pour tout.

Maman resta encore un peu à l’écart, soutenue bras dessus, bras dessous, par l’un de ses gendres, resté sagement avec elle, lui montrant ainsi que la famille, ça pouvait être aussi autre chose que les liens du sang. La fête battait son plein et il était temps de dévorer le gâteau et d’ouvrir les nombreux cadeaux. Ma sœur avait le regard joyeux. Je ne l’avais jamais vue ainsi.
Quant à maman, elle allait un peu meilleur. Elle allait oublier un peu de son chagrin quand la spontanéité d'un de ses arrières petits-fils, haut comme trois figues, l'invita à danser sur la piste de la sérénité retrouvée ...

 

Nadir Dendoune

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