La chronique du Tocard. Les larmes de Shaina

 

Zoubida, pour qui l'amour avait tous les droits, avait eu la bravoure de cavaler jusqu'au bout de ses sentiments, se disant en définitive que sa famille, aussi importante soit-elle, ne pouvait pas, ne devait pas la priver de son bonheur. Ce qui la blessait le plus, c'était l'attitude incompréhensible de son frangin, avec qui elle avait tout partagé depuis toujours, qu’elle avait tant aimé, son grand frère qui avait pris soin d’elle de nombreuses fois et qu'elle haïssait de dégoût aujourd'hui. 

 

Elle s’en voulait presque de ressentir ça pour cet être qu’elle ne reconnaissait plus. Ce même frère, de deux ans son aîné, qui n’avait lui aucune excuse, puisqu’il était le meilleur ami de son homme ! Celui même qui avait eu l’insensibilité de finir de persuader ses parents que leur fille, une "honte ambulante" selon lui, ne devait surtout pas sceller son sort avec Bakary…

Zoubida avait pris une pince à épiler avant de leur annoncer la nouvelle, y allant ongle par ongle, n’imaginant pas une seule seconde se fiancer ou se marier avec quelqu’un sans l’aval de ses parents. Pas question comme d’autres de fuir, ou de les mettre devant le fait accompli comme certains lui avaient conseillé, consciente que ses vieux avaient grandi autrement qu’elle, et que pour eux, les unions se faisaient toujours entre Marocains.

Et puis, elle savait qu’ils redoutaient surtout le « qu’en dira-t-on ». Mais elle espérait qu’ils accepteraient au final son union avec Bakary, qu’ils connaissaient bien avant l’aube, ce garçon qu’ils avaient tant aimé, le considérant comme un second fils.

De son côté, Bakary n'était pas en reste et sa famille ne « valait pas mieux » que celle de sa promise. Bakary tenait à leur encontre des propos très durs. Ce qui avait le don de mettre en colère Zoubida qui l’appelait à un peu plus de retenue. La jeune femme espérait juste qu’un jour, les choses rentreraient dans l’ordre, persuadée que ses parents et ceux de Bakary avaient juste peur ...

La famille de son Jules refusait donc d'entendre parler de cette fille qu’elle appelait désormais, « cette Arabe », devenue presque étrangère. Les parents de Bakary pensaient que leur fils serait plus heureux avec une Malienne, qu’en ces temps houleux, la meilleure manière de rester fort, c’était de se protéger culturellement, en restant donc entre soi.

Comme l’avait fait l’élue de son coeur, Bakary fut contraint de cisailler les liens qui l'unissaient aux siens, des liens qu’il croyait éternels. Les deux amoureux, qui avaient germé ensemble, voisins de palier, dans le même quartier de la banlieue nord de Paris, comme deux familles frères, n’avaient donc pas eu d’autre alternative que d’émigrer. Un exil forcé, loin des regards, des jugements à l’emporte-pièce, incompréhensibles pour eux.

Ce lundi matin, alors que les jours d'octobre s'épuisaient, Bakary et Zoubida étaient enfin posés dans leur nouveau chez eux, soulagés d’être ensemble, nouvellement mariés, mais pas tout à fait heureux. La semaine précédente, ils avaient célébré leur union dans une salle aux trois quarts vide, la majorité des gens avait décliné l’invitation. A part des cousins très lointains, la famille proche des deux mariés ne s’était pas déplacée.

Zoubida en avait pleuré et pleuré, patientant d’espoir jusqu’à la dernière minute, croyant que ses parents mettraient leur orgueil dans un casier et finiraient par débarquer. Malgré la colère légitime qu’ils ressentaient, les deux étaient conscients que leur amour ne serait jamais entièrement comblé sans le consentement de leurs familles respectives. La vie continuait malgré tout. Et plutôt bien pour eux.

Les temps écumés dans ces HLM exigus les avaient rendus très sociable et ils se firent des amis très vite. Leur travail était également plaisant, très enrichissant. Elle, gérait toute une équipe dans une entreprise d’import-export, un job qui la faisait voyager de temps à autre et elle rencontrait des personnes très intéressantes. Lui, était éducateur dans un centre fermé où il se sentait très utile, l’impression de donner à son tour ce qu’il avait reçu gamin.

Malgré l’absence de réponses, Zoubida continuait d’envoyer des messages à sa famille pour leur souhaiter les Joyeux fêtes en tout genre. Ecœuré, Bakary, lui, avait décidé de faire le mort. Pour lui, sa famille n’était plus ... Heureux ensemble, Zoubida tomba enceinte l’année qui suivit leur mariage.

Une petite Shaina vit la lumière du jour en pleine chaleur d’été. Un bébé d’une extrême beauté, comme l’est souvent le fruit des mélanges. Une source de joie illimitée vint inonder le cœur des deux parents. Mis au courant, les quatre grands-parents restèrent sur leur position, provoquant l’exaspération de Zoubida et de Bakary.

Un jour, alors que la petite Shaina venait de souffler ses trois bougies, après s’être assuré que leurs parents respectifs étaient bien chez eux, ils se rendirent sur place. Les deux familles vivaient sur le même palier, l’une en face de l’autre. En parfaite synchronisation, Bakary sonna chez sa mère et Zoubida chez son père. Les deux portes s’ouvrirent presque simultanément. 

Zoubida et Bakary ne prononcèrent aucun mot, s’enfuirent à toute vitesse dans l’escalier, en abandonnant derrière eux la petite Shaina, qui se mit à pleurer très fort. Trois étages plus bas, les larmes et les cris de Shaina avaient cessé …

Nadir Dendoune

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