La chronique du Tocard. Les ramadans de ma mère

 

Maman répète toujours que peu importe son illettrisme, elle sait beaucoup mieux que le toubib et ses dix années d'études après le Bac, parce qu'elle ressent les choses à l'intérieur de son corps mieux que quiconque. Parce qu’elle est polie, elle écoute sans sourciller les diagnostics des médecins et fait mine d’être d’accord avec eux, mais elle finit toujours pas en faire qu’à sa tête.

 


Elle refuse donc souvent de prendre les médicaments officiels qu’elle va quand même chercher à la pharmacie du coin, surtout quand ils sont remboursés intégralement par la Sécu, des médocs qu’elle finit par envoyer à ses cousins du bled, sauf les Doliprane, qui sont des cachets polyvalents, les seuls pour lesquels maman a un respect total.

Pour le reste, elle préfère 1000 fois se soigner avec les « plantes » qu’elle ramène d’Algérie, qu’elle mélange avec de l’eau et qu’elle fait bouillir, jusqu'à complète évaporation.  

Ce qui est bon pour elle, l’est aussi pour les autres, pense-t-elle. Donc, forcément, elle sait aussi ce qu’il y a de meilleur pour son Mohand et ses neuf enfants. D'ailleurs, elle a souvent soigné mes angines et autres maux de tête avec ces « recettes miracles ». Pour pas la blesser, j’attendais toujours qu’elle ait le cœur tourné de l’autre côté pour prendre les vrais médicaments, ceux des toubibs, en cachette...

Il y a trois semaines, elle est allée chez un nouveau médecin qu’elle n’avait jamais rencontré pour une consultation de routine qui est devenue de plus en plus un examen régulier à cause des années qui passent. Il a fallu l’accompagner, non pas parce que ma mère ne connaît pas la route, mais parce que sur place il y a un digicode sur la porte d’entrée, qui est un truc discriminant puisqu’il est réservé essentiellement à ceux qui savent lire.

Maman avait décidé de changer de docteur depuis que le précédent avait été trop sévère avec elle et sur l'analyse de son état de santé.  

C’était lui, en 2015, qui lui avait formellement déconseillé de faire le ramadan. Pour la première fois de sa vie, elle avait été contrainte de ne pas respecter le jeun. Tout ça à cause de l’avis d’un généraliste ! Voyant ma mère faire la moue, le toubib avait appelé une de mes sœurs pour être certain que ses conseils soient considérés comme des ordres.  Un message reçu cinq sur cinq par la famille Dendoune. 

L’avis du médecin avait tellement foutu en colère ma daronne que si elle avait été violente dans une autre vie, elle aurait pu le cogner avec son parapluie. Le ramadan, elle y tenait tellement que sa santé passait au second plan.

Maman oubliait juste parfois qu’elle avait 80 ans. Elle avait trop confiance en elle, en son corps, en les capacités de celui-ci à supporter quatre semaines d’abstinence du lever au coucher du soleil, depuis qu’elle avait à son actif près de 70 ramadans. Ca ne l’avait jamais tué de jeûner ! Bien au contraire : elle ne se sentait jamais aussi bien qu’à la fin du ramadan. Comme revigorée.

C’est à l’âge de 10 ans que maman avait jeûné pour la première fois. C’était en plein été, sous une chaleur infernale, alors que sa mère avait tout fait pour l’en dissuader. Dans les faits, elle était encore qu’une gamine mais déjà tellement une femme, elle, qui allait toute seule faire paître ses chèvres.  Maman vivait, sans père et sans frères, seule avec sa mère et ses deux sœurs.  A 10 ans, elle était déjà une chef de famille.

A 16 ans, elle avait fait la connaissance de papa qui était venu lui rendre visite un jour dans son village. Il vivait à quelques kilomètres de chez elle. Ils ne s’étaient plus quittés depuis. Le ramadan, c’était un truc qu’ils aimaient  partager ensemble.

Quand le toubib avait annoncé l’année dernière à ma mère qu’elle devait s’abstenir de jeûner au risque de mettre sa vie en danger, elle avait pouffé de rire.

- N’importe quoi. Je peux le faire sans problème, avait répondu maman, une fois rentrée à son domicile. A la fois très en colère, elle avait préféré balayer d’un revers de main l’avis du médecin. En mode nonchalance….

Alors, il avait fallu être derrière elle chaque matin pour s'assurer qu'elle prenait bien son petit-déj. Pendant un mois, elle s’était sentie abyssallement coupable, comme si elle trahissait la confiance que Dieu avait envers elle. L’impression de Lui faire faux bond. Elle tenait plus que tout au monde à honorer son devoir religieux.  

Pour pouvoir faire le ramadan de nouveau cette année, elle savait qu’il lui fallait l’aval d’un toubib. Elle s’était donc renseignée il y a quelques semaines auprès d’une de ses amies qui lui avait filé les coordonnées d’un autre médecin, plus conciliant, un docteur connu dans tout le 93 pour prescrire aux patients tous les médicaments dont ils ont besoin ou pour signer sans problème des arrêts maladies d’une semaine reconductible plusieurs fois pour un mini stress lié au travail. Un toubib pas prise de tête pour un sou. Un médecin qui n’était pas forcément là pour te guérir mais pour faciliter le quotidien des gens.

Mais là, encore, le toubib avait été implacable avec elle. Maman avait essayé de le prendre par les sentiments, lui rappelant Ô combien faire le ramadan était essentiel pour elle. Pour son corps, pour son mental. Pour son bien être. En vain. Le médecin avait dressé le même constat que son confrère avait établi l’année passée.

- Votre maman ne doit pas jeûner cette année. Vu son état, cela pourrait être très grave pour elle, avait répété le docteur.

Au bord des larmes, elle n’avait pas prononcé le moindre mot lors du chemin du retour, consciente sans doute que son incapacité à faire le ramadan marquait pour elle la fin d’une époque bénie…

Nadir Dendoune

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