La chronique du Tocard. Les silences de ma mère

 

Cette fois-ci, je n’ai pas eu à mentir à maman. Car cette fois-ci,  je ne partais pas escalader l’Everest, bien que je m'envolais dans quelques heures pour Kathmandu. J'allais juste assister au tournage d'un film. Pas n'importe lequel : celui qui racontait mon ascension improbable mais victorieuse sur la plus haute montagne du monde en 2008. 

 

Il y a 8 ans, le 2 avril, je partais en secret gravir L'Everest. Seule ma chérie de l'époque avait été mise au courant de ma destination finale. Elle avait dû batailler ferme sur l’oreiller pour que je crache le morceau. Pour la famille et les amis, officiellement, j’allais juste faire un "trek au Népal". J’imaginais la scène si j’avais dit la vérité. « Salut, je pars gravir l’Everest ». « Mais t’as jamais grimpé une  montagne de ta vie Nadir et tu t’attaques à l’Everest ». J'ai préféré le mensonge pour éviter l'inquiétude. Et j'ai eu raison.

Sur place, j'en ai bavé pendant deux mois comme je pensais pas qu'on pouvait avoir autant mal dans une vie. Une fois le sommet atteint, je suis redescendu au camp numéro 2 à 6400m où j'ai pu appeler ma mère. Elle avait reconnu mon souffle bien avant que je prononce une sylabbe. 

Elle n'avait pas eu de nouvelles de moi depuis quelques semaines. Elle a dit : "Nadir, mon fils, ça va ?". J'étais faible, crevé à en mourir, à peine la force de parler. Déjà qu'en temps normal, les mots font souvent la gueule. Et j'ai respiré un grand coup pour que les mots soient gentils avec moi. "Oui, tout va bien", j'ai dit en essayant de cacher mon émotion, je l'avais déjà assez inquiétée comme ça.

J'ai voulu lui dire que j'avais gravi la plus haute montagne du monde, que j'étais allé au bout du bout pour elle et pour papa mais j'ai rien dit. La pudeur, je crois. Et puis, ma mère ne sait pas lire et écrire et j'avais peur qu'elle ne comprenne pas tout.  

Ce samedi 19 mars, j'étais de nouveau sur le départ. Cette fois-ci, je me suis assis aux côtés de ma mère pour lui dire toute la vérité. Elle avait préparé un café au lait.  "Maman, le cinéma fait un film sur mon histoire. Ça passera même à la télé". Elle ne m'a pas répondu. Même son visage est resté  impassible. C'était pourtant une superbe nouvelle qui aurait dû la faire sauter de joie. Mais non, elle ne disait rien. 

Au moment de la prendre dans mes bras parce qu'il était temps de partir, elle a quitté sa cuisine et est revenue avec un sac plastique rempli de bananes qu’elle avait achetées le matin au marché. « Dans l’avion, on nous donne à manger », j’ai dit. « Mais pas à l’aéroport mon fils ». Elle m’a aussi obligé à prendre avec moi une bouteille d’eau et un paquet de gâteaux au chocolat.

Ma mère croit que journaliste, surtout quand on travaille de chez soi, ne fait pas vivre un Gnoule. Et puis, elle s'inquiète de mon poids. Maman trouve toujours que je suis trop maigrichon parce qu'elle se base trop sur les gens qu'elle rencontre. 

En sortant de son immeuble, j'étais tellement perturbé par son absence de réaction positive que j'ai décidé de remonter la voir. J'avais prévu large et j'avais encore quelques minutes devant moi. Je l'ai retrouvée assise sur une chaise qu'elle avait placée juste à côté de la fenêtre pour profiter un peu de l'air frais qui pénétrait avec douceur dans sa chambre.  

En ce 19 mars 2016, maman écoutait à la radio une émission qui commémorait le "Cessez-le- feu" de la Guerre d'Algérie. Née en 1936, elle avait bien connu cette époque. Elle s'en souvenait encore très bien. Cette émission lui faisait remonter des souvenirs.

Elle a été surprise de me voir revenir. "Pourquoi tu dis jamais rien quand je te parle de mes bonnes nouvelles ? ". Elle avait l'air surprise par ma question. Elle a dit en kabyle parce qu'elle voulait être précise dans sa réponse, en n'osant pas me regarder droit dans les yeux.

"Tu sais mon fils, j'ai appris la pudeur comme on apprend une leçon. Ne pas "dire" ce n'est pas ne pas "penser". Bien sûr que je suis fière de toi. Je l'ai toujours été, même quand tu faisais des bêtises. Parce que je sais qu'au fond, tu es quelqu'un de bien. Pour moi, que tu grimpes des montagnes ou que tu passes à la télévision, peu importe. Si tu es bien dans ta vie, je suis heureuse".

Elle s'est arrêtée une minute. Puis, m'a regardé cette fois-ci droit dans les yeux. "Je suis surtout fière de ce que tu es : un homme libre: tout ce que ton père n'a pas pu être. " 

Nadir Dendoune

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