La chronique du Tocard. Lolo

 

L'hiver n'avait jamais été aussi doux et c'était inquiétant pour la planète qui n'en finissait plus de mourir. Lolo avait une nouvelle fois annulé notre rendez-vous. Il était prévu de le voir chez lui. Mais il avait trop mal. Il souffrait trop. Bush, un autre ami d'enfance qui vivait dans le sud de la France, revenait du Laos, et il était en transit à Paris. Lui aussi, tenait à lui rendre visite. On avait hésité jusqu'au bout, pensant que ça lui aurait fait plaisir de voir nos deux sales gueules d'amitié. Mais on avait respecté son choix : il voulait rester seul avec sa famille.

 

Ce mardi matin, à quelques semaines du printemps, un voile épais avait recouvert le ciel. Une météo brumeuse qui contrastait avec ces derniers jours où le soleil avait été omniprésent. Je repensais à Lolo, à notre amitié, vieille de 40 ans, à comment le malheur s'était accéléré pour lui en un éclair, lui qui pétait tellement la forme.

Je l'avais connu à la cité, tout petit, haut comme trois branches de pommiers à genoux. Sa famille avait quitté Oran en 1962, après la guerre d'Algérie. Elle faisait comme toutes "ces familles européennes", comme tous ces pieds-noirs : l'Algérie venait de gagner son indépendance et pour beaucoup, il était temps de partir. Le temps du déchirement...

Auraient-ils pu rester ? Peut-être pas tous, mais la famille de Lolo, oui. Sans problème : les doigts dans le zen. Parce qu'eux vivaient avec leurs frères algériens dans les mêmes quartiers, allaient dans les mêmes écoles et ne s'étaient jamais comportés en colons. Ils n'avaient rien à voir avec les autres bons salopards, les gros fachos, les nostalgiques de l'Algérie française, parfois membres de l'OAS, l'armée secrète qui avait continué après l'indépendance ses actions terroristes.

D'ailleurs, ça s'était vu à leur arrivé à la cité Maurice Thorez de l'Ile-Saint-Denis, au début des années 70 où elle s'était tout de suite liée d'amitié avec leurs frères du Maghreb. La famille de Lolo venait d'emménager dans des logements flambant neufs. Des HLM avec un grand salon, de grandes chambres, des grands placards, une salle de bains avec une baignoire, un semblant de luxe, qui faisait du bien à tout le monde et qui contrastait avec les bidonvilles des alentours où avaient vécu par exemple mes parents.

Ils habitaient le dernier étage, au 12ème de la plus haute tour de la cité. Nous, nous étions, beaucoup plus bas, au 5ème. Lolo était plus âgé que moi, quelques années de plus, mais j'aimais bien traîner avec les plus vieux du quartier; ils m'apprenaient à vieillir mieux et plus vite.

Tout comme moi, Lolo était un passionné de sport. A la cité, à l'époque, c'était comme aujourd'hui, t'avais pas vraiment le choix: soit tu devenais sportif pour partir ailleurs, soit tu restais à tourner en rond dans le hall de ton immeuble à essayer de comprendre pourquoi t'avais atterri là.

Bien entendu qu'on était tous capable de beaucoup mieux, qu'il n'y avait pas de fatalité, qu'on était d'abord des gamins comme les autres, mais on nous avait tellement habitués à la médiocrité : la Droite, en nous insultant, la Gauche, en nous victimisant. C'était il y a plus de 30 ans, et à dix jours des élections municipales, c'était à peu près la même chose. A croire qu'il valait mieux pour tout le monde que tout soit foutu d'avance. Pour maintenir le chaos.

A la cité, tout le monde connaissait tout le monde. Chacun veillait sur le môme de l'autre. Un véritable arc-en-ciel, notre cité. Un bonheur. Ouais, une belle époque ! Y avait comme partout de la misère sociale mais on mettait un point d'honneur à essayer de tous bien vivre ensemble. On s'épaulait. Il n'y avait qu'une seule couleur : celle de l'amitié entre fils d'ouvriers.

Lolo, pour en revenir au bougre, faisait partie de notre bande. Comme nous tous, il aimait bien chambrer et disait souvent que je parlais trop, mais il avait pas vu sa bouche dans un miroir : une vraie commère. On n'avait jamais vu quelqu'un parler autant. Je me souviens qu'il descendait chaque soir après dîner nous rejoindre dans le hall et nous racontait des tas d'histoires. Souvent, quand on le voyait arriver, on allait se cacher pour qu'il arrête de nous saouler. Il finissait toujours par nous mettre le grappin dessus.

L'école, c'était pas son truc et pourtant le potentiel était là. Quand tu vas dans des écoles de merde, où c'est le boxon dans la classe, où les profs malades ne sont jamais remplacés, faut être archi motivés pour faire de longues études. Le temps avait passé pour lui et il avait trouvé des petits boulots. Pas du genre à s'apitoyer sur son sort le Lolo. Toujours en mode warrior. Et puis, un jour, avec d'autres jeunes de la cité, poussé par Salah, notre éducateur et ami, Lolo avait repris la fac.

C'était le temps où tu le voyais bouquiner comme un malade : il lisait tous les classiques. Il voulait rattraper le retard... Et au lieu de continuer dans cette voie et trouver un boulot de cadre, il avait préféré son job de colleur d'affiches publicitaires, ou peut-être bien qu'il voulait rester prolo toute sa vie, en hommage à son père.

Le papa de Lolo était un homme digne, fier, comme les autres darons de la cité. Tous s'étaient crevé à la tâche pour offrir une vie meilleure à leurs enfants. Lolo se levait archi tôt chaque matin, bien avant l'aube pour aller au turbin. Il travaillait super vite pour pouvoir revenir à temps, pour pouvoir déposer ses gamins à l'école. Être au près d'eux, les voir grandir, c'était le plus important.

Son fils lui ressemblait beaucoup. Et fallait voir comment le père se démenait pour ses mômes parce qu'il avait compris où les choses se jouaient. Une revanche sur la vie. Alors Lolo mettait le paquet sur l'éducation de ses deux gamins. Il avait quand même le temps de s'occuper du club de boxe où il entraînait les gamins du quartier.

Lolo avait aussi mené une campagne électorale pour notre ville. Un vrai hussard de la République. Il avait aujourd'hui la quarantaine entamée, un physique de cinéma et une tchache de ouf. Je suis pas homo mais il était plutôt gosse-beau. Marié, deux enfants, une fille, un garçon, il était comblé. Sur le papier. Mais la maladie, le sort, le destin en avait décidément autrement.

C'était mardi aujourd'hui et j'étais assis chez moi à penser à lui. Au malheur qui touchait souvent ceux qui n'ont rien demandé. Il s'abat parfois sur les meilleurs d'entre nous. J'avais mon ordi en face de moi et je me disais qu'on écrivait toujours sur des gens qui sont déjà partis et rarement sur ceux qui sont toujours là. C'était toujours plus facile de dire à une fille qu'on l'aime que de dire à un vieil ami qu'on a peur qu'il parte. Quand on est un homme, c'est le genre de truc qui ne se fait pas. Un mec doit rester costaud.

C'est un truc personnel que je vous raconte, mais qui touche tout le monde en vérité : tout le monde a dans ses amis quelqu'un qui va pas fort, quelqu'un qui a mal, qui souffre et à qui tu penses souvent. Et on attend toujours que ce soit trop tard pour leur dire qu'on les aime.

Il va pas fort le Lolo et tu aimerais tant te réveiller avec la bonne nouvelle qui dit qu'il est guéri. T'aimerais l'appeler, lui laisser un message sur son répondeur, il répond jamais au téléphone, pour lui demander s'il est opérationnel pour un footing sur les bords de Seine. Et puis, si on avait été moins cons, moins centrés sur nous-mêmes, on lui aurait pris un billet d'avion pour l'Algérie.

On s'en veut, vous avez pas idée, parce qu'on a toujours su ce dont il rêvait Lolo. C'était pas grand chose. Nous, souvent, les fils de prolo, on a des tous petits rêves. Le sien, c'était de fouler au moins une fois dans sa vie, le sol d'Oran, la ville de ses parents ...

Nadir Dendoune

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