La chronique du Tocard. Lou Bric Bouchet mon amour

 

La première fois que j'ai découvert le chalet Lou Bric Bouchet à Abriès, petit village des Hautes-Alpes, habité par 300 âmes et perdu admirablement dans la vallée du Queyras, je savais plus comment ralentir mon cœur tellement il était beau avec cette grande cheminée qui réchauffait tout le bâtiment, ses immenses fenêtres qui laissaient le soleil entrer à l'intérieur et toutes ses chambres spacieuses prévues pour accueillir jusqu'à 60 personnes. 

 

En quatre décennies d'existence, le chalet Lou Bric Bouchet allait en faire des heureux. Pourtant, aujourd'hui, il était menacé de disparaître. Parce qu'il paraît qu'il n'était plus rentable ...

Selon quelques rumeurs, la municipalité, propriétaire des lieux, chercherait à le vendre, oubliant ce qu'il a été pour beaucoup d'entre nous et l'importance qu'il peut avoir pour les générations à venir....

D'importants travaux doivent y être effectués et la mairie refuse pour l'instant de remettre le chalet aux normes parce qu'elle nous dit que c'est trop cher... Résultat : depuis deux ans, le chalet Lou Bric Bouchet est vide....

Retour en arrière. Ma mère, Messaouda de son prénom, une belle femme, ma reine à moi, n'a jamais eu besoin d'aller à l'école pour être douée avec la vie. Sans que Son Gnoule soit au courant, elle mettait quelques francs de côté. Pas grand-chose, c'est vrai mais avec les années d'économie, elle avait fini par amasser un petit pactole, suffisant en tout cas pour envoyer ses mômes en colonie, comme le faisaient la plupart de ses voisines de palier. 

Grâce à elle, et aussi à la mairie de l’époque qui permettait aux familles pauvres de payer seulement 20% du prix total, j'ai pu partir souvent en voyage gamin. Justement, lors de ma toute première colonie, qu'on appelait Classe de neige,  j'étais en Cm2  et ma ville qui était rouge de communisme, le vrai, celui qui partage les bonheurs avec les autres, envoyait avec intelligence ses enfants, une grande majorité de descendants de prolos sans distinction de couleurs, prendre du bon temps pendant un mois (oui un mois !) dans le chalet Lou Bric Bouchet, avec études le matin et ski l’après-midi, loin de la grisaille, des murs de la cité et de la pollution parisienne. Aujourd'hui, les mômes de ma ville ne partent qu'une petite semaine en classe de neige ...

A l'époque, que les moins de 25 ans ne peuvent pas connaître, le chalet Lou Bric Bouchet servait aussi pour les colonies en hiver, comme en été : il allait même être ouvert hors vacances scolaires pour accueillir des familles de la ville. La classe quoi ...

La première fois donc pour cette fameuse classe de neige, on avait décollé de L’Ile-Saint-Denis en autobus. Ma maman était venue accompagnée de ma frangine pour me dire Au revoir et à bientôt mon fils. Devant les copains, j’avais le sourire des grands jours. Mais le premier soir, j'avais pleuré dans ma piaule, tout seul, sans que mes copains me voient, j'avais peur qu'ils se foutent de ma gueule. J'avais jamais été séparé de maman et Claude le directeur avait fini par s'apercevoir de ma tristesse, c'est alors qu'il était venu me réconforter en me disant que c'était normal d'être triste quand on est séparé des gens qu'on aime. Et que pendant un mois, lui et sa femme Béatrice, allaient être un peu comme une seconde famille pour nous tous. 

Le soir, comme chaque soir, Claude et Béa nous servaient de la bonne soupe faite maison et ma mère aurait été d'accord sur toute la ligne parce qu'elle aussi, aimait écraser les légumes en purée. Le lendemain, après un super petit déjeuner et quelques heures de classe où tout le monde regardait par la fenêtre, émerveillé par la nature, on nous emmenait sur les pistes qui avaient pris de la couleur avec tous ces Noirs et ces Arabes qui profitaient du ski pour la première fois de leur vie. 

Fallait nous voir crier notre bonheur à qui veut l'entendre. On avait alors l'impression d'être aussi riches que les autres. Le mois passait énormément vite. Le bonheur accélère le temps. On étudiait et on s'amusait. La vie était belle. Après quatre semaines de classe de neige, on revenait à L'Ile-Saint-Denis en pleine forme avec beaucoup moins de colère en nous et surtout des envies de repartir. 

Ce premier voyage allait en appeler d'autres. L'appétit vient en y allant. Deux fois par an jusqu'à mes 18 piges, je suis allé dans ce chalet qui était devenu comme une deuxième maison. D'abord en hiver pour skier puis en été faire des randonnées. 

C’est à Abriès aussi que je suis tombé amoureux pour la première fois. Elle s'appelait Carine, elle habitait aussi ma ville. Je l'avais aimée d'abord tout seul dans mon coin. L'année suivante, elle avait accepté de me donner ma chance et on avait été heureux quelque temps. On avait à peine 13 ans. Et on aimait marcher tous les deux au bord de la rivière qui s'appelait La Durance et avec les montagnes comme décor de tendresse. Ça nous changeait de la Seine et du béton qui entourait notre vie. 

Je sais pas ce que je serais devenu sans ses colonies, sans ce chalet Lou Bric Bouchet et parfois j'ai envie d'aller à la mairie de ma ville pour tous les traiter de pauvres couillons parce qu'il n'y a pas que les économies dans la vie. J'aurais jamais sûrement jamais gravi l'Everest, ma plus belle aventure ex-aequo avec l'amour de mes parents.  

Ce chalet a tant donné aux habitants de L’Ile-Saint-Denis.  Aujourd'hui, il est en passe de mourir. Mais ce n'est pas une surprise. 
Il y a quelques années, la mairie avait aussi fermé le cinéma municipal, pour des raisons de pognon. Pourtant, il était devenu le seul lieu de la ville où toute la population dans sa diversité sociale pouvait se rencontrer, des gens y sont tombés amoureux et certains ont même fini par se marier. Je ne vous parle pas des salles de quartier qui ont elles aussi toutes disparues avec l'arrivée de la nouvelle équipe municipale et qui ont tant apporté à la jeunesse de notre ville, à moi le premier. 

En bas de chez de mes parents, dans la cité Maurice Thorez où j'ai grandi et où je viens tous les jours, je m'attends au pire. Je regarde souvent par la fenêtre et je vois la jeunesse et j'ai mal pour eux. Certains sont en voie accélérée de désintégration ... Nous aussi, on a eu notre mauvaise passe mais il y avait des choses à l'époque pour nous. Des gens à qui on pouvait parler de notre détresse. Des lieux où on pouvait rêver. Aujourd'hui, la salle des jeunes de la cité Maurice Thorez, créée au début des années 80 par Salah, un éducateur, a été remplacée par une salle du 3eme âge parce que c'est bien connu : les vieux ça vote énormément...

Souvent, je passe devant mon ancienne salle de quartier et je pleure en silence. Je vois ces mêmes vieux, sourire aux lèvres, pas gênés pour un sou, et qui sont les premiers à se plaindre de la déliquescence de la jeunesse ... 

Les jeunes sont un peu plus loin entre eux. Ils ne connaîtront sans doute jamais le chalet Lou Bric Bouchet. Et c'est bien dommage. Ce sont des endroits comme ça qui changent des vies ... Je sais pas si certains comprennent la signification du mot enfermement, ce que cela signifie de ne pas pouvoir sortir de son quartier, l'importance d'aller voir ailleurs. 

Pour moi, les moments passés au chalet Lou Bric Bouchet ont été une expérience merveilleuse, une ouverture sur la nature mais aussi sur le monde.  Un truc inégalable et bien plus formateur que n'importe quel discours. C'est vrai ce chalet ne rapporte pas beaucoup d'argent mais ce qu'il signifie et ce qu'il a apporté à bon nombre d'entre nous, n'a pas de prix. Avec un peu de recul, il ne coûte finalement pas grand-chose ...

Nadir Dendoune

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