La chronique du Tocard. "Lui, là"

"Lui, là", valait mieux ne pas le croiser sur ta route. Gamin, je l'ai aperçu quelque fois. Il habitait Saint-Ouen, la ville où j'allais au lycée, mais il n'a jamais été mon ami. J'habitais l'Ile-Saint-Denis, la commune d'à côté. Il était aussi un peu plus jeune que moi. Quand on est môme, les différences d'âge se voient beaucoup plus. Mamadou, mon pote, a eu moins de chance. Il le connaissait très bien. Très bien... Enfin, pas vraiment en fait. Puisqu'au final, "Lui, là" a fini par le buter. De dos. Avec un sang froid abominable. 

Ils ont vécu côte à côte pendant de nombreuses années. Leurs deux familles se connaissaient. Peu de temps avant l'assassinat, ils se voyaient tous les jours. Ou presque. Ils mangeaient souvent ensemble. Riaient souvent ensemble. Ils se voyaient tellement que Mamadou lui faisait confiance, comme on fait confiance à son propre frère. C'est pour cela qu'il lui a filé tout ce pognon sans hésiter. 50 000 euros, c'est beaucoup. C'est une somme que l'on prête qu'à des proches. Parce qu'on sait qu'elle s'appelle ​"Reviens​". ​Il lui avait prêté tout ce fric de bon cœur pour l'aider à financer un snack, croyait Mamadou. Mais, même ça, c'était pas vrai. S'il avait su...

La semaine dernière, je suis allé au tribunal pour assister au procès de l'assassin de mon pote. Y avait du monde. Beaucoup de monde. A la hauteur de l'amour qu'on lui portait. Trois ans après le terrible drame, la cour d’assises de Bobigny s'était réunie pour tenter de connaître la vérité. Toute la vérité : "levez la main dites je le jure..."

"Lui, là" comme le répétait plusieurs fois à la barre Aboubakar, incapable de prononcer le nom de l'assassin de son frère, ni même de le regarder droit dans les yeux, allait raconter des bobards dès le départ. Dès les premières secondes. Pas de temps à perdre.

Il allait s'obstiner à faire croire qu'il avait tué son ami par accident. Rien de prémédité. Un vulgaire accident. Comme quand on percute un chien qui traverse par mégarde cette route en pleine nuit, privée de lumière. Une balle qui atterrit droit dans le crâne. Le coup était parti tout seul, dira-t-il... Pourtant un fusil de chasse, il faut y mettre une grosse pression sur le détonateur pour que le coup parte. Par accident, répétera-t-il chaque jour, exaspérant, rendant fou de colère, beaucoup de celles et de ceux qui se sont déplacés au tribunal.

La fin de l'histoire entre ces deux amis intimes commence donc par une dette d'argent. Nous sommes en 2009. Très vite, "Lui, là" a des soucis pour rembourser. En vrai, il se met dans la merde tout seul. A cours de cash pour rendre son fric à Mamadou, l'assassin emprunte du pognon à d'autres personnes, à des amis mais aussi à sa famille.

A une cinquantaine de personnes en tout. Pour les persuader, il leur ment. Toujours le même procédé. La larme à l'œil, il leur dit qu'il est dans la merde jusqu'au cou et qu'il a vraiment besoin de ce fric, pour faire des travaux dans sa maison ou pour son snack. En tout, il va réussir à leur gratter 175 000 euros. Avec une telle somme, il aurait pu aisément rendre l'argent à son ami Mamadou, son frère d'enfance ! Au lieu de cela, il va organiser un guet-apens pour se débarrasser de lui.

Fin août 2013. "Lui, là" propose un "Plan Basket " dans l'Oise à Mamadou. Sur place, les attendent 2000 paires qu'ils prévoient d'acheter 10 € l'unité. Comptent les revendre quatre fois plus cher. Cela fait quatre ans que Mamadou tente de récupérer son fric, alors il accepte, sans se méfier une seconde de ce qu'il va se passer. En plus, Mamadou veut quitter la France, s'installer ailleurs. Repartir pour une nouvelle vie. Il a besoin urgent de ces 50 000 euros, de cet argent, le sien qu'il a gagné honnêtement. 

Mamadou ne reverra jamais son blé. Il ne reverra ni sa famille. Ni ses amis. Ni personne d'ailleurs. Le 30 août 2013, son ami, son tendre ami lui a foutu une balle dans le crâne. Même pas de face ! Mais de dos, comme seuls les lâches sont capables de le faire. 

Ce procès, la famille l'attendait depuis longtemps pour pouvoir enfin commencer, peut-être, à faire leur deuil. La maman n'est pas venue. Depuis la disparition de son fils, elle est inconsolable. Son coeur, meurtri à jamais, l'a empêchée de se déplacer. L'oncle et le petit frangin sont là. Tous les jours, ils viennent. Ils s'assoient toujours à la même place. Tout devant. Juste derrière leur avocate. Ils viennent tout le temps. Du matin au soir. En mode costaud. Ils veulent savoir. Tout savoir. Parfois, c'est trop dur. Alors, ils sortent en chialant de la salle d'audience. 

Quelques jours avant le crime, "Lui, là" fait des recherches sur internet afin de se procurer une arme de chasse. La veille de l'assassinat, il se rend à un Décathlon dans le Val-d'Oise pour acheter des munitions, de la chevrotine calibre 12. Il va aussi faire des repérages quelques semaines plus tôt. "Trouver un endroit pas trop loin de Paris, suffisamment isolé pour commettre son acte en toute tranquillité", précise pendant le procès l'avocate générale.

Avant de quitter Saint-Ouen, il éteint son téléphone pour ne pas être géolocalisé dans l'Oise. Alors pour l'accident, tu repasseras coco. Si ça avait été un accident, "Lui, là" aurait appelé la police tout de suite après son crime et n'aurait pas laissé le corps de Mamadou gisant dans un fossé, le long d'une route departementale de l'Oise. Mamadou méconnaissable fut retrouvé dix jours après sa mort.

Pendant le procès, "Lui, là" aurait pu faire profil bas, évoquer des remords. Des regrets. Penser à la tristesse de la famille. Devant la cour, il sera d'une politesse puante. Avec tout le monde. Avec la présidente, qui finira par perdre patience, en lui demandant d'arrêter de finir ses phrases avec "Mamadou, paix à son âme". Avec le flic, en charge de lui enlever ou de lui remettre ses menottes. "Chaque matin, il me demande des nouvelles de ma famille, comme si nous étions des amis. A chaque fois, il me remercie de prendre soin de lui avec autant de gentillesse. Je n'ai jamais vu ça de ma vie", me confiera le policier, écœuré par autant de cynisme. Parce qu'en plus d'être un assassin, "Lui, là" est surtout le roi de la manipulation.

Une infirmière psy, l'une des rares à s'être déplacée pour dire du bien de cette vermine, viendra témoigner en sa faveur. Elle avouera qu'en 36 ans de métier, c'est bien la première fois qu'elle apporte un soutien à un prisonnier ! A la barre, cette dame d'une soixantaine d'années donnera l'impression de quelqu'un sous emprise...

Le jour de la reconstitution de l'assassinat, "Lui, là" aura même l'indécence de déposer une rose blanche sur le lieu où est décédé Mamadou. ​Le jour de l'assassinat, après avoir rallumé son téléphone, en sachant éperdument qu'il était mort puisqu'il venait de l'abattre, il appelle Mamadou, avant de lui envoyer plusieurs SMS. Il croit que cela va suffire à faire de lui un innocent...

Dans son plan machiavélique, il commettra tout de même quelques petites erreurs, lourdes de conséquences puisqu'elles éveilleront les soupçons sur lui. Sans elles, "Lui, là" s'en serait sans doute tiré, parce que personne n'aurait pu imaginer que cet ami d'enfance était en mesure d'agir ainsi. Il rallumera son portable 30 minutes trop tôt : la police le géolocalisera le jour de l'assassinat dans L'Oise. Autre erreur qui lui sera fatale : sur un Post-It, il écrira "Plan Basket". 

La veille du verdict, le jeudi, l'oncle de Mamadou s'approche à la barre. Il est 19h 30. La journée a été longue. Forte en émotion. Il parle pendant une trentaine de minutes. Sans haine. Comme s'il lui reste de la place dans son coeur pour pouvoir pardonner à l'impardonnable. Pardonner à cet être qu'il connait depuis toujours. Qui venait souper à la maison. Presque un autre membre de sa famille.

L'oncle parle d'une voix douce. Le regarde fixement. Ses lunettes cachent ses larmes. Puis, il s'adresse aux jurés. A la présidente. Au procureur, aux avocats. Sa voix se met à pleurer. Il supplie alors le bourreau de son neveu, lui demande de l'aider, de les aider, comme on demande de l'aide à Dieu. Lui et les siens ont besoin de son aide pour faire le deuil. Je crois même qu'il est en mesure à cet instant de lui pardonner un peu, s'il avoue.

L'oncle a cette force que certains grands hommes ont. La scène est forte. Des frissons tout le long de mon corps. Le temps vient de s'arrêter, suspendue à la réponse de l'assassin. C'est du 50-50. "Lui, là" chiale à chaudes larmes. Moi aussi, je pleure. Nous pleurons tous. Il est en passe de se libérer. De nous libérer.

Mais, "Lui, là" ne fait rien. Il est juste une nouvelle fois désolé pour ce qui est arrivé. Comme s'il ne fallait s'en prendre qu'au destin. Un accident, pardi ! Il ne voulait pas tuer Mamadou : le coup est parti tout seul ! "Lui, là" ne pense qu'à lui. Il ne pense qu'à sa peine, ne voit que sa propre douleur. Celle des autres ne l'intéresse pas. "Lui, là" a mérité de perdre son identité....

Nadir Dendoune

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