La chronique du Tocard. Ma cité Maurice Thorez

 

Je suis carrément fou d'elle. Je l'aime à la folie. A la vie, à la mort. Elle et moi, c'est pour toujours, et tant pis pour ceux qui ne comprennent pas mon amour pour elle. Ceux qui pensent que j’exagère et que je ne suis pas objectif face à mes sentiments.

 

C'est fou de voir autant de gens la détester, la dénigrer et la juger sans même la connaître. Ils la jaugent de loin. Ils la méprisent. Ils la fantasment. Ils lisent et entendent des choses immondes à son sujet. Des trucs pas très cools, haineux, et plein de violence, de chaos, presque de fin du monde; alors ils imaginent le pire.

Moi, c’est différent. Je lui dois tout. Elle m’a façonné. Elle m'a offert à la fois de la sensibilité et de la force, de la douceur et de la haine. Indispensables pour survivre aujourd’hui. Ca n’a pas été simple entre nous, c’est vrai, mais c’est pour ça qu’aujourd’hui, je l’aime autant. Et puis je crois même que lorsque je disais que je la détestais, je l’aimais malgré tout.

C’était au début des années 90 et je l’ai quittée pour l’Australie, le soleil et la plage, mais à l’autre bout de la terre, je pensais sans cesse à elle. Avec l’âge qui passe et les saisons qui s’empilent les unes sur les autres, j’ai enfin compris que j’ai eu de la chance. La chance d’avoir vécu dans une cité. La chance d’être un banlieusard.

Mes vieux sont arrivés en mars 1969 à la cité Maurice Thorez avec sept de leurs mioches (deux autres allaient voir le jour, une en 1971 et moi, le dernier un an plus tard), dans un endroit à taille humaine: treize immeubles pour 1500 personnes.

Mes parents quittaient enfin leur bidonville ; une pièce de 9m2 pour manger, chier et dormir, pour un F5 flambant neuf, avec des placards, un balcon et comble du luxe, une grande baignoire. Je tenais à peine sur mes deux pattes, je descendais tout seul jouer en bas de notre tour : à cache-cache, au football ou à la marelle. Un gamin comme les autres.

Mes parents laissaient toujours la porte ouverte de la maison et leurs enfants pouvaient aller et venir. Libres comme l'air. De temps en temps, maman jetait un coup d’œil par la fenêtre pour la forme, mais elle n’était jamais inquiète : la cité c’était d’abord une grande famille, chacun veillait sur le môme de l’autre. Un peu comme dans son bled natal, en Kabylie.

Les voisins venaient chercher du sucre quand il y en avait plus chez eux, ils restaient parfois prendre le thé. Comme le monde entier était réuni dans notre immeuble, on avait le droit de temps à autre à quelques douceurs culinaires exotiques, du maffé, des spaghettis bolognaises ou du Bacalhau à Brás…Tu voyageais de plat en plat. Le jour où il n’y avait pas classe, j’allais jouer avec Madiawa, Michel, Rachid, et Alain.

A l’époque, il n’y avait pas de "noirs", pas de  "beurs", comme les colons de droite et de gauche ont l’habitude de dire, pas de musulmans ou de juifs : on était tous des enfants de pauvres. Fiers de nos papas prolétaires courageux qui se sacrifiaient pour nous tous les jours au turbin. Notre rage, on la réservait à l’élite parisienne et bourgeoise quand on montait sur Paris.

Dans les années 1980, le quartier Maurice Thorez avait une sale réputation: descentes régulières de groupes de jeunes des cités de Saint-Ouen ou de Saint-Denis qui venaient en découdre avec les nôtres, allers-retours fréquents en prison, les drogues dures inondaient les cages d’escaliers, et le taux de chômage était explosif. C’était il y a presque trente piges et aujourd’hui rien n’a changé.

On était violent c’est vrai. On allait se battre, on volait dans les magasins. Une violence qui ne venait pas de nulle part, elle était là, ancrée en nous, nourrie par notre mal-être, par la misère sociale et les injustices qu’on subissait au quotidien. Mais quelques uns restaient pacifistes, coûte que coûte.

J’ai trouvé, moi aussi, un peu de paix, quand j’ai connu le sport. Le judo, pour résister aux coups, le football pour faire comme les autres, puis l’athlétisme, parce que j’avais battu tout le monde au Cross du collège, pour la première course de ma vie. Et enfin, le tennis, parce qu’il n’y avait que les Blancs, fils à papa, de la ville qui venaient taper à la ba-balle et que politiquement, il faut aller là où les Bourges préfèrent rester entre eux.

Vers 15 ans, j’ai connu l’amour. Celui qui t’obsède jour et nuit. Une fille que j’allais espionner tous les soirs. A travers les rideaux de sa fenêtre, je la regardais vivre, puis s’endormir. Elle n’a jamais su ce que j’avais ressenti pour elle. Ces instants d'intimité volée étaient des moments de répit pour moi alors que j’allais mal. 

C'était l'époque où je passais mes journées à traîner dans les halls, incapable de bouger mon corps et mon esprit. 17 ans et demi. Fleury-Mérogis. Mon passage par la case prison. A ma sortie, j'avais toujours l'impression d'être derrière les barreaux : la cité m’emprisonnait; alors je suis parti à Sydney. J’aurais pu y rester, moi et mon passeport australien.

Après huit ans d’exil, je suis rentré. Chez moi. Dans cette cité où chaque mur me rappelait un épisode de ma vie. De la beauté mais aussi de la déshérence. Des gens qui sont en permanence dans la survie. Des longues soirées à discuter de tout et de rien avec mes potos, à refaire le monde. A imaginer un ailleurs meilleur.

Dans ma tête les souvenirs dansent. La fête de la cité Thorez, tous les ans en juin, où toutes les générations se retrouvaient : des concerts, une kermesse, des bars et des sandwicheries improvisés... La salle de quartier (qui n'existe plus aujourd'hui) où j'ai lu mon premier livre. Où j'ai joué à ma première partie de Scrabble. 

Cette fabuleuse cité avec tous ces gens extraordinaires. A l'humour corrosif, aux vannes implacables, que les bourgeois voient comme de la violence verbale. De l'autodérision à n'en plus finir, celle-là même qui nous a empêchés de sombrer davantage.

Certains de mes frangins, avec qui j’ai grandi, sont partis. Karim, Jean-Pierre, Zina, Laurent... Ils ne sont plus de ce monde. D'autres vivent ailleurs mais ils reviennent toujours. On n'oublie pas sa cité comme ça. Les papas et les mamans s’en vont aussi. Le temps qui passe et qui efface quelques visages qui nous sont chers. Paraît que c'est la vie. On le sait. Mais on ne s'y fait pas. 

Derrière la cité, il y a un cimetière. Comme pour tous ceux qui ont connu la cité Maurice Thorez, c’est là que j’aimerais être enterré….

Nadir Dendoune

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