La chronique du Tocard. Ma conscience de pauvre

Quand on est pauvre, il paraît que c'est pour toute la vie. Je crois que c'est vrai. Peu importe, si un jour, on se met à gagner des millions, rien ne change à l'intérieur. 

Moi, par exemple, la première fois qu'on m'a demandé mes tarifs, j'ai pas su quoi répondre. C'était pas pour aller faire le tapin : y avait juste un type à l'autre bout du fil qui me proposait de venir parler à une conférence sur le dépassement de soi.

Il était drôlement intéressé par mon parcours et il a dit que ça valait de l'argent ce que j'avais à dire. Que j'étais même en capacité de remplir toute une salle.

J'ai masqué la surprise dans ma voix pour faire comme si j'avais l'habitude de ce genre de sollicitations financières et je lui ai dit, pour pouvoir gagner du temps, que je le rappellerai plus tard.

Je ne savais pas jusqu’à ce jour qu'on pouvait être payé juste pour raconter sa vie. Je croyais qu'on faisait ça gratos, de bon cœur, autour d'une table avec des copains, ou dans un collège pour donner envie aux élèves d'aller plus loin. Je croyais même que c'était l'inverse, que c'était un privilège d'être écouté, surtout par autant de monde.

Combien je valais ? C'était une bonne question à laquelle je n'avais jamais pensé. Selon ses employeurs, mon père, lui, valait pas plus que le SMIC. Peu importe les boulots pénibles qu'il a pu faire, il n'a jamais gagné plus que 6000 francs.

Papa n'a jamais demandé à être payé davantage d'ailleurs. Il aurait même accepté moins, j'en suis sûr. Déjà d'avoir un boulot, c'était beaucoup pour lui.

Combien je valais ? J'ai rappelé le gars et j'ai proposé, un peu gêné, 100 euros pour une intervention de trois heures. 650 francs de l'époque. L'équivalent de trois jours de boulot pour le daron. Une somme que j'allais gagner sans suer. Je demandais déjà beaucoup.

Il a ri discrètement. Ça s'entendait au combiné qu'il était content du tarif. Et il a ajouté en bon prince qu'il prenait même en charge les frais de transport qui n'allaient pas le ruiner parce que la conférence avait lieu seulement à une heure et quart de Paris, à Amiens, en Picardie.

J'ai raccroché en comprenant tout de suite que j'aurais pu demander davantage.

Jusqu'à aujourd'hui, j'ai autant de mal à réclamer ce qui est pourtant un dû. Ce qui est pourtant juste. Ce que tous les autres demandent et obtiennent naturellement. 

Moi, j'attends toujours qu'on me propose et je suis souvent d'accord avec la somme, même si je ne le suis pas, je préfère ne rien dire. 

Parfois, le type qui m'invite ressent mon malaise et il en profite. Quand il a affaire à des riches, il opère différemment. Il sait qu'ils sont habitués, qu'ils n'ont aucune complexe, aucune honte à se faire payer à leur juste valeur.

Mais toute ma gêne vient de loin. De très loin. Dans les milieux populaires, on ne valorise que le concret. Pas l'abstrait. On ne sait pas valoriser l'effort intellectuel. Parce que chez nous, il y a peu d'écrivains, de journalistes, de chanteurs... Il y a surtout des manutentionnaires, des ouvriers, des manœuvres, etc. La valeur, la vraie, pour nous, se mesure à partir de la force physique. 

Papa n'a jamais cru ou imaginer qu'écrire des bouquins ou réaliser des films, voire, y jouer, pourrait un jour faire gagner en une année, ce que lui aurait touché en toute une vie de boulot.

Maman non plus, bien qu'elle n'ait jamais été au turbin. Elle a toujours vu les hommes se lever tôt et rentrer fatigués le soir à la maison. Comme mon père, elle ne comprend pas qu'on puisse bosser de chez soi et être payé juste pour réfléchir. 

Nos darons sont toujours restés au même poste, au même niveau hiérarchique toute leur carrière. Papa n'a jamais voulu être chef. Le goût du pouvoir, c'est un truc de riche ou de ceux qui rêvent de devenir riches. 

Je me souviens encore très bien des railleries de mon père sur le fait que j'ai les mains douces. Il les considère comme des mains de fainéants. Les siennes sont dures et rêches. Les mains de papa ont la couleur de l'effort. 

Je me suis toujours pensé pauvre parce que j'ai toujours vécu avec peu. Et toujours entouré de pauvres. C'est devenu presque un mode de vie. J'achète des jeans à la friperie, je me contente de deux blousons, de trois paires de chaussures, je porte souvent les mêmes t-shirts. Parfois, mes chaussettes ont des trous. Alors, au lieu de les foutre en l'air, ma sœur, couturière de formation, me les recoud. Mes slips, mes caleçons sont achetés par lot de 4, parfois au marché, parfois à Auchan. Je ne jette jamais de vêtements sauf pour les offrir aux plus démunis. 

Par culpabilité, j'ai toujours refusé de me faire plaisir, même quand j'en ai les moyens. Je ressemble à mes parents. 

Eux ne prennent jamais le taxi sauf quand ils n'ont pas le choix et qu'ils doivent aller à Orly à 5h du matin pour attraper un avion pour le bled. S'ils pouvaient faire autrement et prendre le RER la veille et dormir à l'aéroport, ils le feraient presque. 

Avant que le pass navigo existe, ma mère allait à pied faire ses courses à Saint-Denis, économisant ainsi ses tickets d'autobus, peu importe si elle était chargée comme une mule. Peu importe la météo, ou si son dos lui faisait mal. Elle a toujours vécu comme si elle pouvait se retrouver à la rue du jour au lendemain. Elle ne s'est jamais vu riche un jour. 

Moi non plus, je ne prends jamais le taxi. Sauf à l'étranger quand la course coûte 15 centimes. Je préfère le métro, même quand il est très tard. Même quand je suis mort de fatigue. Parfois, j'essaie de changer. De me dire "Bordel Nadir, tu l'as mérité", "profite un peu, lâche toi", mais je n'y arrive toujours pas. Ma conscience de pauvre me rattrape toujours. 

Mon père n'a jamais dit "Les Dendoune, venez, on va au resto ce soir !". De toute façon, ma mère lui aurait répondu "Mohand, pourquoi sortir, il  y a tout à la maison ?. Le frigo est rempli".

Le resto, c'est différent de nos jours. J'aime bien. Mais pas ceux qui coûtent chers. Ma mère aussi arrive désormais à profiter un peu des plaisirs de la vie, surtout quand elle va manger dehors avec des gens qu'elle aime. Elle commande le minimum. Mais elle peut tenir un an sans foutre les pieds dans un resto. Voire plus. Une vie à faire attention à chaque euro, ça laisse des traces.

Quoi qu'il arrive et que même si un jour, je gagne des millions, je ne crois pas que je changerai mon comportement. Même avec un peu plus d'argent, je ne ferai donc jamais d'excès.

En vrai, je suis attaché à ma culture de pauvre. Il y a des tas de gens issus de milieux populaires qui n'aiment plus leur "famille" après qu'ils soient passés de l'autre côté, dans la catégorie du dessus. Moi, non.

J'aime les gens modestes, les pauvres comme on dit. J'aime les miens. Eux passeront toujours avant les autres. Ma culture de pauvre m'aide à toujours garder les pieds sur terre et à ne jamais oublier la valeur des choses. 

Nadir Dendoune

La chronique du Tocard. Victor Moustache Newman (03-01-2017)

La chronique du Tocard. Le Roumi (27-12-2016)

La chronique du Tocard. Papa Gnouël (20-12-2016)

La chronique du Tocard. Salah (13-12-2016)

La chronique du Tocard. Rania (6-12-2016)

La chronique du Tocard. Si maman était présidente (29-11-16)

La chronique du Tocard. "Lui, là" (22-11-2016)

La chronique du Tocard. Nos parents (15-11-2016)

La chronique du Tocard. Le journaliste (8-11-2016)

La chronique du Tocard. Le militant (1-11-2016)

La chronique du Tocard. Le Noir (18-10-2016)

La chronique du Tocard. Le Juif (11-10-2016)

La chronique du Tocard. Le Blanc. (04-10-2016)

La chronique du Tocard. Le Bougnoule (27-09-2016)

La chronique du Tocard. A l’école de la République (13-09-2016)

La chronique du Tocard. Si j'étais papa... (06-09-2016)

La chronique du Tocard. La Chambre 112 (30-08-2016)

La chronique du Tocard. Madame la France (23-08-2016)

La chronique du Tocard. La communautarisation des chagrins (16-08-2016)

La chronique du Tocard. Voleur un jour... (09-08-2016)

La chronique du Tocard. L’école arabe (02-08-2016)

La chronique du Tocard. Inchallah, tu vas guérir (26-07-2016)

La chronique du Tocard. Mes souvenirs de colos (19-07-2016)

La chronique du Tocard. L'opium du peuple (12-07-2016)

La chronique du Tocard. Je t’aime moi non plus (05-07-2016)

La chronique du Tocard. L’ascenseur de madame Dendoune. (28-06-2016)

La chronique du Tocard. Les ramadans de ma mère (20-06-2016)

La chronique du Tocard. L’homophobie n’a pas de religion (14-06-2016)

La chronique du Tocard. De l'eau du robinet seulement (07-06-2016)

La chronique du Tocard. La tête de mon père (31-05-2016) 

La chronique du Tocard. Nos rêves de pauvres (24-05-2016) 

La chronique du Tocard. Coup de foudre à Ighil Larbaa (17-05-2016)

La chronique du Tocard. Maurice Sinet (10-05-2016)

La chronique du Tocard. L'Humanité et les épluchures de ma daronne (03-05-2016)

La chronique du Tocard. Pour une poignée de dinars (26-04-2016)

La chronique du Tocard. Bandougou (19-04-2016)

La chronique du Tocard. Ma cité Maurice Thorez (12-04-2016) 

La chronique du Tocard. Le premier Skype avec ma daronne (05-04-2016)

La chronique du Tocard. Le sherpa blanc (29-03-2016) 

La chronique du Tocard. Les silences de ma mère (22-03-2016)

La chronique du Tocard. Nous les Juifs, on a rien demandé. (15-03-2016)

La chronique du Tocard. Bwana est mort, vive Bwana (08-03-2016)

La chronique du Tocard. Lolo (01-03-2016)

La chronique du Tocard. A deux doigts de tout lâcher (23-02-2016)

La chronique du Tocard. La revanche (16-02-2016)

La chronique du Tocard. Les lettres de Mohand Arezki (09-02-2016)

La chronique du Tocard. L'absent (02-02-2016)

La chronique du Tocard. Elsa et Salah (26-01-2016)

La chronique du Tocard. Amal (19-01-2016)

La chronique du Tocard. La dernière séance (12-01-2016) 

La chronique du Tocard. Aïcha, notre pépite. (05-01-2016) 

La chronique du Tocard. L'école de la République (29-12-2015)

La chronique du Tocard. Le jour où j'ai commencé à lire (22-12-2015)

La chronique du Tocard. L'indulgence (15-12-2015)

La chronique du Tocard. « Sale Français ! » (08-12-2015) 

La chronique du Tocard. La poésie de maman (01-12-2015)

La chronique du Tocard. Sabrina… (24-11-2015)

La chronique du Tocard. Chaque fois un peu moins (17-11-2015)

La chronique du Tocard. Bûche (10-11-2015)

La chronique du Tocard. Les mots comme les oiseaux (03-11-2015)

La chronique du Tocard. Des trous de souvenirs (27-10-2015)

La chronique du Tocard. Les larmes de Shaina (20-10-2015)

La chronique du Tocard. Mon frère (13-10-2015)

La chronique du Tocard. Le regard des siens (06-10-2015)

La chronique du Tocard. Son petit Gnoule à elle (29-09-2015)

La chronique du Tocard. Les 60 piges de ma frangine (22-09-2015)

La chronique du Tocard. L'amour Fakebook (15-09-2015)

La chronique du Tocard. Quand le cœur déménage… (08-09-2015)

La chronique du Tocard. De se cogner mon coeur doit prendre son temps (01-09-2015)

La chronique du Tocard. Lou Bric Bouchet mon amour (25-08-2015)

La chronique du Tocard. L'amour en voyage (18-08-2015)

La chronique du Tocard. Le bordel de ma vie (11-08-2015)

La chronique du Tocard. Patrick Dendoune (04-08-2015)

La chronique du Tocard. La femme est un homme comme les autres (28-07-2015) 

La chronique du Tocard. Une bouteille à la Seine (21-07-2015) 

La chronique du Tocard. Sans son Gnoule (14-07-2015)

La chronique du Tocard. L'amour à travers le Mur - Suite et fin (07-07-2015)

La chronique du Tocard. Baumettes et des lettres (30-06-2015)

La chronique du Tocard. La maison de mon daron (23-06-2015)

La chronique du Tocard. Quand le temps des cerises kabyles n'est plus … (16-06-2015)

La chronique du Tocard. Les ex sont des mariées comme les autres (02-06-2015)

La chronique du Tocard. Né sous le signe du Tocard (26-05-2015)

La chronique du Tocard. L’amour à travers le Mur (19-05-2015)

La chronique du Tocard. Ma dixième première fois en Palestine (12-05-2015)

La chronique du Tocard. Une femme dans toute sa splendeur.... (05-05-2015)

La chronique du Tocard. La chance d'être toujours là (28-04-2015)

La chronique du Tocard. Touche pas à mon Parc  (14-04-2015)

La chronique du Tocard. L’ascenseur de madame Dendoune. (28-06-2016)

La chronique du Tocard. Les ramadans de ma mère (20-06-2016)

La chronique du Tocard. L’homophobie n’a pas de religion (14-06-2016)

La chronique du Tocard. De l'eau du robinet seulement (07-06-2016)

Dernière minute


La chronique du Tocard

  • La chronique du Tocard. La déchirure

    Maman est comme tout le monde et il lui arrive parfois, pour pas dire souvent, d'être en dépression. Avec le recul, je ne sais pas si cela n'a pas été le cas une grande partie de sa vie. Même avant qu'elle a...

    LIRE SUITE Tous les articles de la rubrique Economie»


Edito