La chronique du Tocard. Ma daronne, ministre de l'Écologie

Les écologistes de tout bord et Nicolas Hulot en tête, devraient arrêter de se la raconter et cesser de faire croire aux 66 millions de Français qu'ils ont été les premiers à se soucier du sort de la planète parce qu'en vrai, tout a démarré chez la famille Dendoune, à la fin des années 60, quand Messaouda, ma mère, a obtenu les clefs de son nouvel appartement. C'est elle qui a inventé l'écologie !  

L'histoire commence donc, quand après avoir passé près d'une dizaine d'années dans un bidonville de la banlieue parisienne, les Dendoune, originaires d'Ighil Laarbaa, un tout petit village kabyle perdu à 1000m d'altitude, obtiennent un nouveau domicile à L'Île-Saint-Denis. En mars 1968, ma mère et on peut la comprendre, a le sourire des jours heureux au moment de pénétrer dans son F5 flambant neuf au 5 ème étage d'un immeuble en briques rouge de la cité Maurice Thorez.

Tout était enfin réuni pour que le Clan Dendoune, rescapé de la colonisation algérienne, à l'époque composé de neuf membres, s'y sente bien : il y avait quatre grandes chambres, plusieurs placards de rangement, une chaudière, une baignoire, un système électrique aux normes, l'eau courante, un ascenseur....Un cinq étoiles sur mesure : le jour et la nuit, le désert et la forêt tropicale, si on le comparait avec leur ancien logement, une pièce de 9m2 pour chier-dormir-manger. 

Pourtant, Madame Dendoune, cheffe de famille, n'allait pas se sentir tout de suite à l'aise dans son  90m2. Son mari, Mohand, était aux anges, excité d'avoir enfin un peu d'intimité, sa propre chambre, mais aussi une place attitrée sur le canapé du salon. Il se sentait revivre.

Mais il était assez malin pour savoir que le bonheur de son foyer n'était possible que si sa femme était heureuse. Et il commença à réfléchir à ce dont Messaouda avait besoin. Comme toutes les femmes bien sûr, elle avait besoin d'amour, d'attention, mais Mohand, comme beaucoup d'hommes de sa génération, n'avait jamais eu le mode d'emploi pour répondre à ce genre d'attentes. 

Et puis, leur relation commencée en 1952 avait pris une autre dimension depuis. Ils étaient bien plus que mari et femme. Bien plus que monsieur et madame Dendoune. Ils étaient des partenaires pour la vie, unis par un lien fort, indestructible, à la vie à la mort, pour le meilleur et pour le pire. Chacun avec un rôle bien défini : lui travaillait dehors et ramenait de quoi nourrir et loger sa famille, elle s'occupait de la maison. 

Sur les conseils de son frangin, mon père acheta une belle et flamboyante machine à laver. Ça lui avait coûté pas mal de pognon, l'intégralité de sa prime de fin d'année de son boulot mais il était persuadé qu'il s'agissait ici d'un bon investissement. Lui revenait en mémoire toutes ces tonnes de vêtements que sa femme devaient  nettoyer à la main. Il la voyait encore frotter et frotter toujours plus, se plaignant de temps à autre d'avoir mal au dos.  

La machine à laver arriva un samedi et le cousin Akli était venu filer un coup de patte pour l'installer. Il fallait brancher tous les accessoires, vérifier l'arrivée d'eau, et ce n'était pas aussi simple surtout pour ces deux moustachus kabyles analphabètes qui étaient, incapables de lire le mode d'emploi. 

Ma mère avait fini par accepter cette nouvelle machine qu'on venait de lui imposer, à contrecœur : on ne l'a sentait pas tout à fait satisfaite mais elle ne laissa rien transpirer de son malaise et fit mine d'être comblée. 

En fin d'après-midi, après plusieurs galères, le lave linge était enfin opérationnel, prêt à avaler des milliers de chemises, de slips, de pantalons et même les nombreux strings de mes sœurs ! Mohand, heureux et fier de lui, demanda au cousin Akli de rester à dîner. 

Le lendemain matin, dimanche, Mohand était debout très tôt, impatient qu'on puisse enfin essayer la nouvelle machine, qui pour lui, faisait presque partie de la famille. Il réveilla sa femme. 

Après un café pris à l'arrache, Maman se dirigea vers la salle de bains. C'est là qu'avait dormi le lave-linge. Maman le regarda avec une dose de mépris, comme un ennemi, un intrus qui venait la défier chez elle, la modernité contre les traditions. Malgré sa rancœur, elle accepta de lui donner sa chance. 

Elle décida de faire une machine de blancs, déjà parce qu'elle avait plusieurs kilos à traiter mais aussi parce qu'elle avait toujours eu du mal à se débarrasser des traces qui venaient s'infiltrer au plus profond des vêtements. Zarma, ce que ses mains n'avaient pas pu accomplir, ce bout de ferraille allait le faire ! Sa fille lui avait indiqué, pour que ce soit efficace, qu'il fallait au moins foutre la température à 60 degrés.

Comme il y avait du monde autour d'elle, mon père mais aussi mes sœurs, réveillées par l'excitation du daron, ma mère sentit s'abattre la pression sur elle. Elle avait presque envie de leur demander à tous de foutre le camp. 

Elle lança le programme et resta plantée devant le lave linge, prêt à lui foutre un coup de pompe si une catastrophe venait à survenir, comme une fuite d'eau. Ma sœur lui conseilla d'aller voir ailleurs si le sol par exemple n'avait pas besoin d'un coup de balai. Elle lui ferait signe quand la machine à laver aura fini de travailler. 

Au bout d'une heure, le cycle de lavage était terminé. Maman sortit les fringues une par une. Elle partit les accrocher dans son séchoir. Son mari lui demanda si le boulot avait été bien fait. Elle répondit Oui. Un oui laconique. 

Pendant longtemps, ma mère fit croire à sa famille qu'elle utilisait la machine à laver pour laver les affaires sales du Clan Dendoune. Il n'en était rien. Elle continua de tout faire à la main, comme elle l'avait appris dans le village de sa mère. Elle attendait juste qu'il n'y ait plus personne à la maison pour se mettre au boulot. Dès sa première utilisation, elle comprit que ce lave linge ne ferait jamais partie de son quotidien. Surtout pas de sa famille ! Elle le détestait tellement ! 

Quand ce dernier dépensait vingt litres d'eau pour nettoyer trois kilos de vêtements, elle était capable avec deux fois moins d'eau de laver deux fois plus d'habits. Elle avait une technique 100% écologique : elle commençait par prendre sa douche, récupérait l'eau du bain pour laver les vêtements. Cet eau usagée qu'elle ne jetait surtout jamais, elle l'utilisait pour laver ses sols ou ses chiottes. 

Plus que quiconque, maman connaissait la valeur de l'eau. Elle était contre son gaspillage. Gamine, pieds nus, elle marchait tous les jours au minimum quatre heures (deux heures aller, deux heures retour) pour aller chercher de l'eau à la rivière. 

En presque cinquante ans, ma mère n'a eu que deux machines à laver. Un record de France ! Un jour, alors que je suis revenu un peu plus tôt de l'école, je l'ai grillée penchée sur la baignoire en train de lessiver ses draps, tandis que la Laden était au chômage technique de l'autre côté de la salle du bain, de la poussière visible sur le hublot. Elle m'a alors fait promettre de ne rien dire au reste de la famille. Et je vous demande à mon tour d'en faire autant...

Nadir Dendoune

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