La chronique du Tocard. Maman, tu sais ...

J'ai toujours été très proche de maman à cause de l'amour filial, mais notre relation a pris des kilogrammes de tendresse le jour où elle est tombée malade, parce que je me trouvais à des kilomètres d'elle, à l'autre bout de la terre en Australie. 

Avec la distance, j'ai eu peur de la perdre pour de bon sans pouvoir lui dire que je l'aimais. Parce que même si elle était au courant de l'énorme place qu'elle occupait dans mon coeur, les mots sont parfois essentiels, surtout quand on n'a jamais eu le courage de les  dire.  

J'avais appris par hasard son placement à l'hôpital : une de mes frangines avait dû lâcher le morceau, après m'avoir menti à plusieurs reprises, parce que depuis quelques jours, je n'arrivais pas à joindre ma mère. 

Je trouvais ça louche que Messaouda Dendoune née un jour de 1936 ne réponde pas au téléphone trois jours d'affilée parce que je connaissais l'agenda de maman par cœur. Elle avait des horaires fixes obligés de présence au domicile familial parce que les habitudes à son âge, ça rassure plus que tout. Par exemple, elle ne ratait jamais à la télé ses jeux ou ses séries impérialistes qu'elle regardait donc quotidiennement.  

Certes, il pouvait lui arriver de temps en temps, quand elle devait aller pour la visite médicale mensuelle chez le toubib, pour faire le plein de médocs, ou qu'une de ses amies avait besoin d'elle, de quitter son HLM pour quelques heures mais elle aimait tellement son chez-elle qu'elle faisait tout pour y être autant que possible. 

Maman se trouvait donc à l'hôpital depuis près d'une semaine durant laquelle son état s'était heureusement stabilisé. Elle s'était plainte de douleurs abdominales et avait dû être hospitalisée. Il était prévu qu'elle soit opérée par la suite. 

Le fait de me trouver loin d'elle, à des milliers de kilomètres, à l'autre bout du globe, dans l'incapacité de lui rendre visite, de la toucher, de me rendre compte de son état par mes propres yeux, m'empêchait, peu importe les tentatives de mes frangines de me rassurer, de dormir sur mes deux oreilles.

Depuis que j'étais installé en Australie, je vivais avec la boule au ventre, craignant à tout instant une mauvaise nouvelle, sursautant de panique à chaque fois que le téléphone se mettait à sonner à des heures tardives. Heureusement, il ne s'agissait alors que de fausses alertes. La famille, les amis, s'étaient juste emmêlés les pinceaux avec le décalage horaire : quand c'était la nuit à Paris, c'était le jour à Sydney, et vice-versa. 

Sadra, ma meilleure amie, qui aime ma mère comme si c'était la sienne parce que Messaouda a les mêmes défauts que sa maman, avait débarqué à ma demande express un après-midi dans sa chambre d'hôpital.  On n'était pas tout à fait en l'an 2000 et j'avais insisté auprès d'elle pour qu'elle vienne avec son mobile pour que je puisse discuter avec ma mère. A l'époque, Sadra était une des rares à avoir un téléphone portable, un Nokia aussi grand qu'une paire de moufle, un machin énorme, mais qui permettait quand même de recevoir des appels à l'extérieur de chez soi. 

Ma mère se souvient encore très bien de la venue de Sadra parce qu'elle m'en parle dix fois par an, parce que ma meilleure amie s'était pointée avec un gros bouquet de roses : un geste qui avait beaucoup touché ma daronne.  Depuis, toutes les deux, malgré leurs différences d'âge, aiment s'appeler pour converser. Enfin, pour commérer. 

Sadra avait attendu que maman soit bien installée pour pouvoir m'appeler. Il était 22h chez moi à Sydney quand à Paris, les douze coups de midi venaient de sonner. J'ai décroché et je suis allé dans ma chambre pour être à l'écart et parce que j'avais peur de craquer d'émotions. Je vivais en coloc, comme tous les jeunes du coin, même si je n'avais pas encore acquis la nationalité australienne, mais pour une fois, j'avais envie d'être comme tout le monde.

A l'autre bout du fil, la voix de maman était fébrile. Ça m'a tout de suite filé le cafard. J'ai demandé si ça allait, s'il n'y avait plus rien à craindre pour sa santé, auquel cas je prendrais le premier vol pour Paris. 

Tout roulait. Selon maman, il n'y avait pas à s'inquiéter. Les médecins avaient été formels. Mais j'étais pas convaincu pour autant. Et je ne sais pas ce qu'il m'a pris mais j'ai pris peur. J'avais la frousse olympique. Mon coeur qui roulait comme un TGV. 

J'ai pensé à ces opérations à première vue sans risques mais qui pouvaient être fatales, surtout chez les personnes âgées. J'ai soufflé un grand coup : j'avais besoin d'un maximum d'oxygène. J'ai demandé aux mots de me faire une fleur. 
Au moins pour cette fois-ci. Ils pouvaient coincer le reste de ma vie, ça m'était égal. Je tremblais et j'avais les mains moites. J'ai dit "Maman". Elle a dit "Oui mon fils". 

J'ai dit "Maman, tu sais...", sans pouvoir aller au bout de ma phrase.  Elle a dit "Je sais quoi ?" J'ai hésité à embrayer. Je vous jure qu'à côté l'Everest, c'était une promenade de santé. Elle a failli raccrocher parce que c'était Sadra qui régalait. J'ai dit "Attends". Elle a dit "Allez, parle". 

J'ai laissé un blanc entre nous deux pour avoir le droit de revenir en arrière. Maman s'impatientait à l'autre bout du fil. C'était maintenant ou jamais. J'ai dit "Maman Je t'aime" aussi vite que j'ai pu. J'étais même pas sûr qu'elle avait entendu. Peu importe : j'aurais jamais pu le dire une seconde fois. Gênée, mais sans doute heureuse, elle n'a rien répondu. Parfois, il est préférable de ne rien dire et de laisser le silence s'occuper de l'amour. 

Nadir Dendoune

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