La chronique du Tocard. Quand le cœur déménage…

 

Yasmine n’avait connu qu’un Mohamed dans sa vie à qui elle avait offert d’emblée son cœur de 17 printemps. Lui, en avait cinq de plus. Yasmine et Mohamed avaient eu trois enfants : deux filles, un garçon, le bel équilibre. Le coup de foudre vice-versa ne s’était pas fait attendre et ils vécurent heureux tous les cinq pendant dix ans, avec la certitude que leur union argentée atteindrait un demi-siècle plus tard les noces d’or et qu’ils s’accompagneraient jusqu’au dernier chapitre de leur existence. 

 

 

Bien entendu, la vie à deux n’était pas de tout repos mais ils tenaient tellement à leur bonheur familial, qu’ils arrivaient toujours à continuer ensemble. A plusieurs, le fric était une denrée qui se consommait plus vite que la date de péremption, et il en fallait un peu, voire beaucoup, pour réussir la vie de chacun, surtout celle de leurs enfants pour qui les parents voyaient l’avenir en Grand.

Alors Yasmine quitta le foyer pour décrocher un travail. Il fallut donc trouver une nounou, les mômes étaient trop petits pour s’autogérer. Nora était de toute confiance : elle habitait quelques étages plus bas, ils la connaissaient depuis toujours.

Discrète, douce et généreuse, Nora vivait seule avec sa fille. Elle ne s’était jamais recasée depuis que son Sicilien l’avait plaquée alors qu’elle était en phase de donner la vie. Nora allait donc garder les trois enfants de l’harmonie du 6ème étage.

Mohamed quittait plus tôt le boulot et chaque soir il allait chercher ses enfants chez leur maman de jour. Chaque soir, il discutait avec Nora. Chaque soir, il s’asseyait auprès d'elle et lui racontait sa journée et elle l’écoutait attentivement.

Avec Yasmine, son épouse, ils ne se parlaient quasiment plus. Enfin, ils parlaient juste des enfants, des factures à payer, de la peinture qu’il fallait refaire dans le salon, mais plus du tout de leur intimité. Une routine de vieux couple s’était installée entre eux.

Mohamed regardait de plus en plus Nora. Autrement. C’est comme si il ne l’avait jamais vue auparavant. Désormais, il la voyait belle. Sa tignasse frisée, ses yeux noirs, son cou fin qui allait se perdre admirablement dans ses cheveux, sa manière dont elle lui disait « A demain Mohamed »…

Tout lui plaisait chez elle. A beaucoup se voir et se regarder, des liens finirent par se tisser entre les deux. Très vite, Mohamed quittait le travail un peu plus tôt, exprès, pour profiter un peu plus de Nora. Inéluctablement, il tomba amoureux d'elle. Et vice versa…

Yasmine réalisa rapidement et intuitivement que le cœur de son homme était parti ailleurs. Elle n’avait pas encore deviné qu’il n’était pas bien loin, juste quelques étages plus bas. Mohamed ne la touchait plus. Chaque soir, il disait qu’il était fatigué ou prétendait un mal de tête.

Elle crut au début à un passage accidenté, quelques bosses sur la route de l’union. Quelques embûches sans conséquences sur les sentiers battus par la routine. Mohamed mit plus d’un an à partir loin de ses yeux : son cœur, lui, avait déjà déménagé six étages plus bas.

Six mois s’étaient écoulés depuis leur séparation et Yasmine se sentait toujours au bord du gouffre, comme lors du premier jour où Mohamed lui annonça la fin de leur vie à deux. Son image l’obsédait. Sa voix. Son odeur. Chaque détail du quotidien était vécu comme un enfer.

Elle avait l’impression de suffoquer en permanence. Prisonnière d’une obsession qui refusait de la lâcher. Une emprise qu’elle n’arrivait pas à contrôler. Yasmine se sentait comme un funambule marchant sur un fil prêt à tomber devant cette vie de l’après qui se présentait devant elle.

Elle avait l’impression de ne plus exister sans son Mohamed. Il faut dire que toutes ses années, elle n’avait vécu qu’à travers son couple. Elle n’avait rien fait pour s’épanouir, s’effaçant à travers l’autre. Yasmine était devenue son propre fantôme, n’imaginant pas un instant, qu’elle pourrait s’en remettre un jour.

Chaque jour, elle se posait les mêmes questions, cherchait à comprendre les raisons de l’échec de son mariage, s’auto-flagellant, c’était sans doute elle qui l’avait jeté dans les bras de Nora. Il y a dix ans, ils avaient acheté cet appartement, le bel investissement, et aujourd’hui, elle était condamnée à y rester. Un endroit qui lui rappelait sa vie à deux et qui l’a maintenait dans son désespoir.

Yasmine croisait souvent celle qu’elle considérait comme son malheur dans l’ascenseur. Le pire des supplices. Jamais elle n’aurait imaginé vivre une telle épreuve. Le nombre de fois où elle voulut cogner la tête de Nora contre le mur. Mais elle ne fit jamais rien.

Son Mohamed, lui, avait disparu de l'immeuble. Il vivait dans la ville d’à côté, à une distance raisonnable pour continuer à voir ses enfants et aussi Nora, qu’il voyait en cachette le soir. Les matins se cognaient entre eux et bégayaient pour Yasmine.

Elle noyait le même chagrin dans le même café à la même heure. Elle persistait à disposer sa tasse en face de la sienne. Au cas où…se disait-elle. En vain, rien ne vint remplir le vide. Ni de la tasse, ni de son existence.

Les jours passaient, la douleur restait essentielle. Yasmine perdait du poids, n’allait plus au travail, s’occupait de ses enfants tant bien que mal. Les rares amies qu’elle avait n’en pouvaient plus de la voir s’apitoyer sur son sort et elles finirent toutes par la lâcher.

Un dimanche perdu dans la deuxième année qui suivit sa séparation, elle se réveilla plus tard que d’habitude. Les enfants étaient chez leur père. Elle s’était endormie vite la veille, sans s’en rendre compte, sans même avoir pris le temps de se shooter aux médicaments.

Elle prépara son café, vint s’installer sur son balcon et se mit à regarder l’horizon. Une fois douchée, elle partit au marché et rentra avec des légumes frais. Chez elle, elle alluma la radio à hauts décibels et se mit à chanter, sourire aux lèvres. A midi, sans s'en rendre compte, Yasmine n’avait mis qu’un seul couvert.

Nadir Dendoune

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