La chronique du Tocard. Victor Moustache Newman

Les feux de l'amour ont autant la côte chez les riches, que chez les pauvres. Enfin, presque... Il faut dire qu'avant de suivre les frasques de Victor Newman, le héros de cette série américaine qui a débarqué sur les ondes télévisuelles françaises en 1989 à l'image d'une tornade cathodique, maman venait d'en finir avec une décennie de Dallas, où elle avait eu affaire à un JR impitoyable. Un macho, sans foi, ni loi, qu’elle détestait comme son pire ennemi, notamment pour tout le mal qu’il avait fait à Sue Ellen, à l'actrice américaine alcoolique qui lui faisait penser à une de ses cousines, bien entendu sans les beuveries qu’elle s’envoyait à longueur de journée dans la tronche, parce que sa cousine à ma maman était certifiée 100% halal. 

Maman aimait bien suivre les pérégrinations de ces rupins sur le petit écran. Malgré les grandes différences de classe sociale, le sort de ces acteurs bourgeois faisait écho parfois à sa propre vie. Certains des personnages lui rappelaient des gens qu'elle avait connus jadis dans son petit village kabyle d'Ighil Larbaa.

Elle n'était pas envieuse d'eux, en avait, à vrai dire, un peu rien à cirer de leur fortune. De leurs belles cylindr​é​es, de leurs grandes maisons, de leurs manteaux en vison ou de leurs bijoux somptueux.

Certes, maman disait parfois que les riches avaient de mauvaises manières de crâneurs émérites, qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher de gaspiller, qu'ils se prenaient parfois pour des gens plus intelligents​ que les autres, tout ça, parce qu'ils avaient plus de  pognon que les pauvres.

Mais elle ne les détestait pas, ni ne les enviait. En même temps, elle en croisait rarement. Ils lui étaient indifférent​s​. Chacun sa vie, chacun sa route et comme elle avait du cœur, c'était tout de même Dieu pour tous !

Sa condition de pauvre, son petit  appartement HLM à la cité Maurice Thorez de l'Ile-Saint-Denis où tout le monde l'a connaissait, où la solidarité n'était pas un vilain mot, lui allait très bien tant qu'elle avait les moyens de remplir son frigo. Et puis, au moins, ne pas avoir beaucoup d'argent, permettait d'avoir la paix. Ne pas attiser la jalousie, la convoitise. Vivre sa vie tranquillement avec comme priorité numéro un de bien s'occuper de ses enfants. 

Malgré donc l'étalage ostensible de leurs richesses, Maman appréciait les personnages des feux de l'amour. Maman était une femme avant tout, et comme toutes les femmes, elle aimait les histoires d'amour de cette série américaine avec son lot de trahison​s​, de jalousies, ses bagarres et tous ses rebondissements qui allaient avec. 

Dès qu'elle avait fini de déjeuner, elle allait s'enfermer dans sa chambre pour regarder les feux de l’amour. Elle ne ratait jamais aucun épisode. 

Mon père, à la retraite, avait pour obligation de quitter le domicile familial et partait vaquer à ses occupations, qui s’apparentaient neuf fois sur dix à une ballade à Saint-Denis, où il allait se poser dans l'un des nombreux troquets de la ville et où les retraités de son espèce venaient tuer le temps autour d'un espresso tellement serré qu'il aurait pu faire office de goudron. 

Je connaissais tout de Victor Newman depuis que ma mère s’asseyait avec moi dans la cuisine à chaque fois qu’elle avait besoin de raconter les fresques de son acteur préféré, et parfois j’avais l’impression qu’elle oubliait que c’était une fiction, que tout était écrit d’avance, qu’il y avait un scénario pour tenir les spectateurs en haleine. 

J’irais pas jusqu’à dire qu’elle en pinçait pour lui, surtout que chez elle, rien n’est jamais vraiment personnel, mais j’avoue qu’elle l'aimait bien quand même, son « Victor Moustache Newman », qu’elle avait surnommé ainsi, pour des raisons évidentes liées à sa capillarité subnasale, malgré le fait qu’il soit un coureur de jupons et que pour elle, un homme, ça reste droit, sinon il ne vaut rien. 

Maman pardonnait à peu près tout à Victor Newman. Des choses qu’elle aurait pardonnées à personne d’autre, même pas à sa propre famille, même pas à son fils !, comme la multiplication de ses conquêtes, ses huit mariages, ses mômes éparpillés un peu partout dans chaque recoin des Etats-Unis, ses légers vices, tout ça parce qu’il avait du cœur et pour maman, c'était la chose essentielle.

Et aussi parce que maman lui trouvait une manière élégante de se faire pardonner, alors qu'en réalité son talent était d'embobiner les autres, ce qui était un talent propre à être souligné.

Dans les foyers maghrébins, les feux de l’amour permettaient aux mamans de comprendre certains mécanismes d'émancipation féminine, maman, la première.

Le soir, papa restait parfois de longues minutes silencieux, ne sachant quoi répondre face aux nombreux reproches de sa femme, surpris par ses humeurs variables soudaines. Qu’avait-il fait de mal pour que sa femme Messaouda lui parle ainsi ? Il n'obtint jamais de réponses claires, ne se doutant une seconde qu'une partie de ses tourments avait quelque chose à voir avec la diffusion de cette série américaine. 

Un après-midi, un lundi, vers 14h, Maman était assise sur sa chaise, le regard tourné vers l'extérieur. J'ai pris la télécommande et pour lui faire plaisir, j'ai allumé la télé, pensant que ma mère n'avait pas vu l'heure qu'il était. Il était temps de regarder un nouvel épisode des feux de l'amour. 

Maman a éteint tout de suite le poste puis elle a quitté la pièce. Elle ne voulait plus entendre parler de Victor Newman, de Victoria, Jill, Scott, Shirley, Steven, Tom ou Cassandra. Elle ne voulait plus du tout entendre parler des Feux de l’amour. Plus généralement, elle ne voulait plus entendre parler des riches !

C'était quelques semaines après que son mari Mohand ne tombe gravement malade et qu'elle comprenne enfin que pour les pauvres, bien se faire soigner en France, c'était tout sauf une mince affaire financière. 

Nadir Dendoune

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