La Série Musique.Des artistes "Tradi-tendance"

Crédit photos :Lee Jeffries - Brahim Benkirane - Tony Elieh - Julien Bourgeois – Rolling Stone

Depuis quelques années, la musique arabe connaît un nouvel élan, porté par des groupes aussi éclectiques que revendicatifs. Grâce à la diffusion numérique et à des programmations plus interculturelles, cette scène artistique se montre à l’image du monde arabe : en perpétuelle évolution. 

Survoltée, révoltée, désinvolte. La nouvelle scène musicale arabe est, par essence, éclectique, dense et contestataire. Encore souterraine au début des années 2000, et attisée par les braises du printemps des révolutions, elle a émergé avec force ces dix dernières années. Du Liban, au Maroc en passant par l’Egypte, la Syrie, la Jordanie ou le Soudan, elle a dessiné une ­cartographie du nouveau monde arabe, devenu un vivier de créatifs résolument “tradi-tendance”. Cette génération d’artistes issue d’ethnies, de langues, voire de cultures différentes, n’est pas seulement porte-parole d’une jeunesse happée par le souffle d’une nouvelle ère, déterminée à s’affranchir des dictatures et des frontières. Elle est aussi une mémoire du temps, et puise dans l’âme profonde de son patrimoine musical des sonorités ancestrales du Maghreb, se mêlant tantôt avec raffinement aux sons pop-electro ou groovy jazz, ou à l’énergie percutante du rap ou du punk rock, sans jamais tomber dans le cliché orientaliste.

Une soif de liberté, sous toutes ses formes

Cette scène alternative 3.0 grandit avec son époque, trace son sillon sur des clés USB plutôt que des vinyles, et emprunte la voie des plateformes numériques pour produire des albums et se faire connaître. Relayés en un clic par la blogosphère et les ­réseaux sociaux, où des milliers de vues affluent en un temps ­record, des groupes de musique arabe inconnus prennent brusquement place sur la plus grande scène planétaire, le web, qui rend visible des tendances musicales peu présentes sur les médias dominants des radios et télévisions.

Ce fut le cas pour Cairokee, groupe de rock égyptien formé en 2003, qui embrasa littéralement YouTube, avec un 1,5 million de vues, quelques jours à peine après la vague révolutionnaire de 2011. Loin d’être une voie virtuelle, internet continue à être aujourd’hui un outil de diffusion politique bien réel, emprunté par toute une génération arabophone qui s’oppose et s’impose avec une identité forte, plus que jamais portée par la soif de liberté.

Il en est de même avec les 8 millions de vues enregistrées par la vidéo du groupe de rap pakistanais, Al Jassar-Abdelkhalek. Connue pour son refrain “Je n’ai pas peur du kafil”, leur chanson phare fait référence au kafil, sponsor qu’est obligé d’avoir chaque travailleur immigré sur le sol saoudien. Tout y passe ! Maltraitance, domesticité abusive et dépendance permanente sont au cœur des paroles de cette œuvre pour le moins subversive, dans un Royaume peu connu pour son patrimoine musical.

Car, s’il existe un marqueur puissant dans l’ADN musical de ces groupes émergents, c’est bien cette façon de se donner corps et âme à la liberté sous toutes ses formes. Liberté d’autant plus chérie qu’elle y est très limitée. Toutefois, bon nombre d’entre eux n’ont pas ­attendu les mouvements contestataires de 2011 pour se faire entendre. A la fin des années 1990 déjà, de nouveaux sons ont fait leur apparition, en majeure partie au Maroc et au Liban.

Soap Kills, le groupe de trip-hop libanais, qui naît alors que Beyrouth, porte encore les blessures de la guerre civile. Quand H-Kayne, pionnier du rap marocain, remporte très vite un grand succès sur la scène des festivals. Avec Haoussa, formé en 2002, c’est le punk marocain qui débarque sous forme de poésie urbaine, politique et joyeuse. A l’image également des très festifs Hoba Hoba Spirit, nés à Casablanca en 1998, les genres musicaux commencent à se côtoyer de plus en plus sans limites et sans complexes. Avec leur mix chaotique gnaoua-reggae-rap-rock ­alternatif à la sauce marocaine, le genre totalement libre et spontané des cinq Casaouis de Hoba Hoba Spirit, sévit depuis près de vingt ans. Pour preuve, la sortie, cet été, de leur 9e album, dont le single New Planet préfigure, une fois encore, l’exploration d’un nouveau monde musical fusionnant.

L’engagement : une seconde nature

Cette liberté créatrice, l’inclassable Tamer Abu Ghazaleh, chanteur et musicien palestinien vivant au Caire, s’en réclame à fleur de mots, là où la satire politique n’est jamais loin. L’engagement, chez lui comme tant d’autres, est une seconde nature : il a enregistré un morceau pour dénoncer l’Intifada à l’âge de 5 ans !

Faire bouger les lignes d’un monde oppressé et oppressant, c’est aussi la posture adoptée par Alsarah, ­devenue récemment icône de la diaspora soudanaise. Pour fuir la guerre au Yémen, elle s’est s’installée à Brooklyn. Depuis, elle y incarne majestueusement cette identité hybride, dans le groupe dont elle est leader, Alsarah & The Nubatones. Cette Grace Jones aérienne au chant soul et au groovy racé revisite la pop nubienne de l’Afrique de l’Est, et embaume les salles de concert de parfums berbères enivrants.

Un festival de festivals

Depuis 2008, avec Hamed Sinno, chanteur du célèbre groupe libanais Mashrou’Leila (qui signifie littéralement “projet d’une nuit”), la question de l’identité devient plurielle et subversive. Symbole d’une génération en quête de libération(s) de tout ordre, “l’agitateur” fait le choix de textes osés, et celui, plus inédit encore, de rendre publique son homosexualité. Un fait suffisamment rarissime dans le monde arabe pour être exemplaire... Quitte à devoir faire face à la censure, comme ce fut le cas encore en juin dernier en Jordanie, où un concert du groupe a été interdit (pour la deuxième fois). La Jordanie, justement, qui a vu naître, au début des années 2000, un véritable vivier de talents, dont bon nombre de Palestiniens : Jadal, DistorteD, Murjan and Illusions ou dans un style plus post-rock, El Morabba3 ou encore Autostrad.

Le Liban, terre fertile pour la scène émergente, compte, outre le “génie” Zeid Hamdane, depuis les années 2010, Bachar ­Mar-Khalifé, fils de l’artiste à la renommée international Marcel Khalifé. Un style chiadé, entre symphonie, chants traditionnels, boucles électro et jazz world. La transe de Bachar est en soi le ­reflet d’un monde musical polymorphe, qui refuse d’être prisonnier d’un style.

C’est donc une scène musicale très dense, qui se vit et se danse dans tous les festivals de musique arabe, et de plus en plus dans les autres manifestations musicales européennes. Entre Beirut & Beyond au Liban, le célèbre Boulevard à Casablanca, l’incontournable Festival Gnawa et musiques du monde d’Essaouira au Maroc, le festival Masafat à cheval entre le Caire et Londres et organisé par le collectif égyptien Vent, ou encore les programmations éclectiques d’Arabesques à Montpellier, de nombreux festivals donnent à voir et à écouter la scène émergente arabe. Ils sont aussi des workshops gigantesques pour des formations plus expérimentales, qui incarneront sans doute la scène musicale de demain.

Des lieux à l’âme forte ont contribué à l’émergence de cette ­folie (Mashrou’ Matloub au Caire, Les Abattoirs à Casablanca ou encore The Boulevard à Amman). Face à des milliers de fans en live, qui se comptent désormais en dizaines de milliers sur le web, la nouvelle scène est à l’image du monde arabe : en per­pétuelle évolution avec des artistes pluridisciplinaires impliqués dans la structure de la création de A jusqu’à Z, à savoir chant, danse, production, diffusion, mise en scène et promotion. Désobéissante et audacieuse, cette nouvelle scène est désormais ­visionnaire, en faisant rimer “histoire” avec “espoir”. 

voir aussi : 

Concert de Mashrou'Leila à Paris le 21 Avril 2018

LA SUITE DE LA SERIE MUSIQUE : CA ROCK DE TANGER A BEYROUTH

Alsarah : « Le monde est ma musique »

Zohra Haddouch, Toute la musique qu’elle aime

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Ca rock de Tanger à Beyrouth

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