La Série Politique.Police et Citoyens : vers une nouvelle proximité

Crédit photo : Jean-Philippe Ksiazek/AFP

MAGAZINE DECEMBRE 2017

La “police de sécurité du quotidien” d’Emmanuel Macron ne sera pas une résurgence de la police de proximité, insiste le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. Pourtant, il s’agira bien de redéfinir les liens entre les forces de l’ordre et la population. Un débat en proie à toutes les manipulations politiciennes depuis trente ans. 

Dès 1981, Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur fraîchement désigné par François Mitterrand, plaidait déjà pour “une police au service des citoyens”, prônant un “dialogue permanent” et des “rapports exemplaires” entre la population et les forces de l’ordre. C’est, à peu de chose près, le discours tenu dernièrement par l’actuel locataire de la place Beauvau, Gérard Collomb, à l’occasion du lancement de la “police de la sécurité quotidienne”, qui doit être créée dès 2018.

Depuis plus de trente ans, la relation police population est en débat. Un débat enclin à des balbutiements et des manipulations politiques contribuant à instaurer un climat de méfiance entre les parties. “La police a globalement une bonne relation avec 80 % de la population, mais des relations extrêmement tendues avec les 20 % restant, notamment dans les quartiers populaires, explique Christian Mouhanna, chargé de recherches au CNRS et directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Il existe clairement des frontières sociales.”

Et ces dernières tendent à s’élargir : depuis les manifestations de la loi Travail et la mise en place de l’état d’urgence pour entraver certaines libertés – pendant la COP21, en décembre 2015, des assignations à résidence ont été imposées à des militants écologistes sans rapport avec la menace terroriste – certaines personnes, qui entretenaient jusqu’ici des relations apaisées avec les forces de l’ordre, ont été la cible d’injonctions contradictoires imposées à la police nationale par le pouvoir politique.

La police passe pour le bras armé de la violence institutionnelle, faisant d’elle une cible privilégiée du mécontentement populaire. Le malaise se répand au-delà des quartiers sensibles comme une conséquence de la crise politique et institutionnelle que vit le pays. “Le maintien de l’ordre est ambigu : s’agit-il de maintenir l’ordre établi ou le bien-être de la population ?”, se demande Jean-Pierre Havrin, conseiller de l’ancien ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement et ancien patron de la police toulousaine, considéré comme le “père” de la police de proximité. “La police était l’adversaire, elle est devenue l’ennemi”, s’alarme celui qui fut violemment débarqué par Nicolas Sarkozy en 2003, lorsque ce dernier a ridiculisé la “polprox” (police de proximité), réduisant son travail à “l’organisation de matchs de rugby dans les quartiers au lieu d’arrêter les délinquants.” Depuis, la police de proximité est vécue comme un échec.

“Policiers d’ambiance”, “éducateurs sociaux”

Pourtant, il est très difficile de l’évaluer objectivement, tant sa période de mise en place a été courte. En 2000, Jean-Pierre Chevènement l’instaure avec un échelonnage d’application qui s’étale jusqu’à juin 2002. Or, l’alternance produit ses effets : Nicolas Sarkozy lui succède place Beauvau et, dès 2003, interprète les chiffres pour tuer dans l’œuf une politique qui n’a pas eu le temps de porter ses fruits. Par pure stratégie politicienne, le premier flic de France s’engouffre dans la faille de la “polprox” : une meilleure prise en charge des plaintes, qui a pour effet une augmentation de ces dernières… et par conséquent un accroissement des chiffres de la criminalité. Nicolas Sarkozy n’hésite pas à se servir de ce levier pour vanter le retour d’une police exclusivement répressive. Exit la prévention, bonjour la “politique du chiffre”. En parallèle, il détruit 12 000 postes de policiers et gendarmes.

Mais cette politique musclée et caricaturale est rattrapée par la réalité : en 2005, les quartiers populaires s’embrasent après la mort, à Clichy-sous-Bois, de Zyed et Bouna, électrocutés dans l’enceinte d’un poste électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés pour échapper à un contrôle de police. La violence policière devient un enjeu politique majeur et la conséquence de la relation désastreuse d’une partie de la population avec sa police. En 2008, Michèle Alliot-Marie, devenue ministre de l’Intérieur, tente de mettre en place les Uteq (unités territoriales de quartier), sorte de police de proximité qui ne dit pas son nom. Mais, de nouveau, la droite dure, représentée par Brice Hortefeux, accuse ces unités d’être des “policiers d’ambiance”, “des éducateurs sociaux” ou encore des “grands frères inopérants en chemisette qui font partie du déco”. Il les remplace par des BST (brigades spéciales de terrain), réputées plus dures.

“Il faut cesser l’infantilisation”

Pourtant, selon un rapport du Sénat, “le premier bilan de l’activité des Uteq [était] positif” et [rendait] compte d’une baisse de la délinquance située entre 10 et 20 % et d’une bonne intégration auprès des habitants des quartiers qu’elles sécurisent.” Mais peu importe, le jeu politique aura raison de tout dispositif de proximité, agonisant sous la pression d’une idéologie répressive qui gangrène le débat, traduisant en fait, la faiblesse de l’Etat démocratique français. Pour Christian Mouhanna, “l’utilisation de la violence à outrance est un autoritarisme qui dénote un manque cruel d’autorité”,et par conséquent, de légitimité.

Cette crise interroge jusque dans les rangs des policiers, qui osent désormais manifester. Un collectif Citoyens & Policiers s’est aussi créé après le mouvement Nuit debout, menant une réflexion commune pour proposer des alternatives (lire p. 19)“Les policiers, bien mieux formés qu’avant, refusent d’être traités comme des sbires et la hiérarchie doit l’entendre, prévient Christian Mouhanna. Il y a d’ailleurs un parallèle intéressant à faire entre le rapport des policiers avec leur hiérarchie et celui de la population avec sa police... Il faut cesser l’infantilisation : ce n’est pas à la hiérarchie d’imposer sa doctrine ou sa volonté, mais au terrain. La hiérarchie policière est-elle prête à cela ?”

De la même manière, la “maison police” est-elle prête à être jugée et recadrée par sa population et à s’adapter aux différentes réalités que comptent le territoire français ? Le défi posé est l’inversion de la logique décisionnelle pour la faire partir d’en bas et non plus d’en haut. C’est ce que laisse penser la concertation lancée par Gérard Collomb en vue de l’application de sa “police de sécurité du quotidien”. Un mouvement qui a l’avantage d’intervenir en début de mandat.

Mais tout reste à faire et le risque est grand de retomber sur des négociations opaques avec les syndicats, mettant au ban toute réelle concertation. Le gouvernement doit cependant réaliser qu’une énième manipulation politicienne en la matière pourrait s’avérer particulièrement dangereuse pour l’équilibre du pays. 

La suite de La Série Politique : Police & Citoyens

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