Les laïcs tunisiens perplexes devant la nouvelle politique arabe de la France

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Quelques mois avant le début des hostilités à Benghazi en Libye, le journaliste et réalisateur Antoine Vitkine signait un documentaire remarqué et résolument visionnaire, intitulé Kadhafi, notre meilleur ennemi, allusion à l’histoire mouvementée des relations entre celui-ci et l’Occident, émaillées de volte-faces et de chantages divers.

Devant le revirement à 180 degrés qu’ont opéré quelques chancelleries occidentales face à certains mouvements islamistes, au lendemain des révolutions arabes, notamment en Tunisie en Égypte, de nombreux militants laïques restent perplexes et se sentent abandonnés, voire trahis, par leurs alliés d’hier qui bien qu’ils recevaient la plupart des opposants intégristes pour leur accorder l’asile politique, ne manquaient pas pour autant à leur devoir, par principe, de promotion des valeurs occidentales universelles. Avec la chute à effet domino des dictatures de la région, ces puissances seraient-elles en train de laisser pour compte les forces progressistes locales minoritaires au profit d’une normalisation en amont de l’islam politique ? Une banalisation synonyme d’un moindre mal, face à la nouvelle donne du paysage politique.  Surtout, ne prennent-elles pas ainsi le double risque de nuire à leur propre crédibilité avec l’établissement d’un nouveau « meilleur ennemi » usant cette fois de la caution occidentale pour arriver au pouvoir et s’y maintenir ?

Angélisme ou pragmatisme ?

L’Egypte, traditionnellement terre d’influence américaine, a été le théâtre d’un premier virage plutôt discret après la chute de Moubarak : Pour la première fois, un gouvernement américain, celui de Barack Obama, accepte explicitement la participation d’une organisation islamique dans un gouvernement, les Frères Musulmans égyptiens, certes traversés par plusieurs courants islamistes hétéroclites, mais n’ayant pas tous renoncé à la violence et dont pratiquement aucun ne reconnaît le traité de paix en vigueur au Proche-Orient. Le porte-parole de la Maison Blanche, Robert Gibbs, a même précisé que le prochain gouvernement égyptien devra inclure « tous les acteurs non-laïques importants ». Volonté de contenir l’islamisme ou angélisme de la part des démocrates américains au pouvoir (du moins à la Maison Blanche), le cas Ennahdha, parti islamiste tunisien interdit sous Ben Ali, et ses relations avec la France et les Etats-Unis, peut éclairer et fournir des éléments de réponse.

Le contexte politique actuel en Europe, c’est 23 pays membres de l’UE sur 27 gouvernés par la droite. Des droites ayant eu tendance ces dernières années à virer probablement plus à droite que jamais, sous la double pression de la montée des populismes qu’elles cherchent à contenir d’une part, et d’une immigration des pays du sud souvent mal assimilée d’autre part. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces majorités de droite, en se rapprochant de leurs extrêmes droites respectives, ne sont pas pour autant plus hostiles aux thèmes de l’identité religieuse et de l’islam mais plutôt l’inverse. En effet, elles semblent même se reconnaitre des points communs avec leurs homologues et pendants, désormais majoritaires aussi dans les pays arabes, autour de leur vision du monde faite de conservatisme sociétal, de résurgence de l’idée d’états nations, de culture nationaliste de l’identité nationale, et surtout l’institutionnalisation des cultes autour d’une « laïcité positive ».

Ceci est particulièrement visible dans la France de l’UMP sarkozyste qui a été prompte à envoyer le fraîchement nommé ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, en mission en Tunisie. Après quelques couacs diplomatiques de sa prédécesseur, ce dernier a donc cru bon de déclarer qu’il « fallait désormais [pour le gouvernement tunisien de transition] dialoguer avec les islamistes modérés », ajoutant qu’on avait « trompé et aveuglé la France, sous Ben Ali, sur la nature exacte de ces gens [les islamistes] »…

Quelques jours après cette déclaration peu médiatisée mais qui sonna comme une déclaration d’intention d’une feuille de route à une nouvelle politique étrangère française, Rached Ghannouchi, chef d’Ennahdha, en déplacement en France, se félicita sur les plateaux de France 24 (chaîne publique) de ce qu’il qualifia de « révolution au sein de la diplomatie française », rappelant au passage qu’il avait été interdit de séjour en France pendant près de 20 ans, pour soupçons d’activités terroristes.

Pourtant, une lecture objective de l’Histoire montre que Ben Ali a combattu avec la même férocité ses opposants laïques, qu’ils soient de gauche ou plus simplement droit-de-l’hommistes. Pourquoi dans ces conditions cette réhabilitation exclusive de l’ex opposition islamiste, si ce n’est sous l’impulsion de nécessités politico économiques relevant de la realpolitik qui veut que l’on compose, sans états d’âmes, avec la formation politique la plus à même d’arriver au pouvoir, au mépris des idéaux laïques et quitte à jouer avec le feu ? Comment comprendre autrement qu’Ennahdha serait déjà un interlocuteur incontournable, alors même que le parti reste encore à ce jour en proie à de vives tensions et scissions internes à cause des divergences autour de la  reconnaissance des violences du passé ?

Le risqué pari de « l’AKPisation »

Ennahdha n’a eu de cesse de le répéter depuis la révolution du 14 janvier : « nous nous revendiquons de l’AKP turc », allant jusqu’à s’inspirer du nom de ce dernier pour son slogan « justice et développement », pour mieux assurer l’opinion tant de sa modernisation que de sa modération.

Pourtant, il y a moins de 3 ans, la Cour constitutionnelle turque avait été saisie d’une procédure d’interdiction de l’AKP, qu’elle a déclaré recevable en mars 2008, pour « atteinte à la laïcité » et fait annuler deux amendements autorisant le voile dans les universités. Une crise politique majeure et historique fut évitée de justesse (aucun parti au pouvoir n’ayant fait l’objet, jusqu’à présent, d’une telle procédure), la cour ayant décidé in extremis de ne pas prononcer la dissolution du parti (6 juges ont voté pour, sur 11, alors qu’il en fallait 7).

Aujourd’hui, de l’avis de nombreux observateurs politiques, l’AKP serait entré dans une phase de préservation plus offensive du pouvoir. Aux interpellations de généraux laïques de l’armée pour tentatives avérées ou non de coup d’Etat, a succédé un début de censure de l’internet en Turquie, en publiant une étonnante liste de 138 mots interdits, provocant de nombreuses manifestations à la mi-mai.

Plus grave, le 31 mai dernier, alors qu’il est dans son bus de campagne électorale aux affiches de « Cible 2023 », le premier ministre turc a essuyé des jets de pierres dans la région de Hopa (généralement acquise à l’AKP) lors d’une manifestation contre son cortège dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’était visiblement pas le bienvenu. S’en est suivie une longue série de tirs de sommation et même une fusillade occasionnant un mort dans les rangs du service d’ordre. Une escalade de la violence inédite en Turquie qui promet une campagne difficile en vue d’un mandat supplémentaire.

A ce jour, il n’y a pas de précédent historique d’un gouvernement islamiste ayant transmis  pacifiquement le pouvoir vers une alternance laïque. Et, signe que rien n’est encore joué, partie aux Etats-Unis début mai, une délégation d’Ennahdha présidée par le secrétaire général du parti, Hamadi Jebali (qui, signe de bonne volonté, avait exceptionnellement mis une cravate pour l’occasion), n’a été reçue que par des ONG, aucun représentant officiel du gouvernement US n’ayant formulé le souhait de la recevoir.

S.S.

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