Monde. Trump, un grand saut dans l’inconnu ?

Il y a 10 ans, en 2007, alors que Nicolas Sarkozy était en passe de devenir président de la République, Edwy Plenel mettait déjà en garde à propos de ce dernier : « le principal danger, c’est la rencontre de ce personnage et des institutions de la Vème République ». Transposée à l’élection de Donald Trump, l’affirmation fait aujourd’hui figure d’euphémisme, tant la rencontre de ce personnage avec le bureau ovale de la chancellerie US annonce potentiellement une crise de régime planétaire.

Militante antifasciste à Washington, le 20 janvier 2017

Cette fois le président n’aura pas à s’afficher sur le yacht d’un Bolloré. Car Trump est Bolloré, en plus riche.

Le 20 janvier Donald Trump devenait officiellement le 45ème président de la plus grande puissance au monde. L’éditorialiste Mona Eltahawy ne s’y est pas trompé en titrant dans le New York Times « The American Sisi » (« le Sissi américain »). Deux jours auparavant, le dictateur égyptien saluait le fait que « l’émouvante franchise de Trump l’ait conduit à la victoire » dans ces élections.

S’il est un fait établi que Trump ait été très mal élu (déficit de 3 millions de voix populaires, et différence de moins de 80.000 voix au collège électoral), son avènement au pouvoir n’est pas qu’un accident de l’Histoire. Depuis la fin des années 2000, un vent populiste souffle en effet sur l’Occident, plus exactement un populisme de droite, incarné par l’esprit du Tea Party movement. Cette mouvance a non seulement survécu aux deux mandats d’Obama mais s’est radicalisée.

En l’occurrence la France et l’Europe avaient été précurseurs de cette évolution idéologique qui a déplacé le curseur de la xénophobie de l’antisémitisme vers l’islamophobie dès le début des années 2000, avec l’essor des droites dures surtout en Italie, en Suisse et en Hongrie. En 2002, pendant l’entre-deux tours surprise Chirac - Le Pen, ce dernier avait paradé en lançant à ses supporters à propos de son éventuelle victoire : « Je vous le dis, ce n’est pas impossible ! ». C’était 15 ans avant le Brexit…

Paroxysme dans le populisme

Avec Trump, nous sommes cependant dans un registre paroxystique du populisme, comme en témoigne l’indigence de son discours et de sa grammaire, y compris lors de son speech d’investiture, comme le note Le Monde : « une étude réalisée par l’université Carnegie Mellon avait démontré que le niveau de grammaire des discours de Donald Trump se situait juste en dessous du niveau sixième ».

Pour ce qui est du contenu des « idées », Plenel commente à propos des thèmes de l’isolationnisme et de la préférence nationale : « America First » : le slogan du discours d’investiture de Donald Trump, 45e président des Etats-Unis d’Amérique, a toujours été, dans l’histoire nord-américaine, celui des mouvements d’extrême droite, notamment dans les années 1930 et 1940. L’AFC (America First Committee) fut le principal groupe de pression isolationniste s’opposant à l’entrée des Etats-Unis dans la guerre contre le nazisme. Ce slogan, qui fut le refrain hier d’un discours autoritaire et nationaliste, convoque une histoire précise des Etats-Unis, celle où s’est exprimé explicitement le désir d’un pouvoir fasciste. »

Notons aussi l’évidente similitude de ce slogan avec les sempiternels « La France aux Français », ou encore « les Français d’abord », de l’extrême droite française qui s’auto désigne par l’expression « droite patriote ».

Comment en est-on arrivé là ? Le backlash anti libéral-libertaire

Si l’élection de George W. Bush était déjà une réaction à deux mandats de Bill Clinton et les déboires qu’on connait, celle de Trump est une réaction d’une autre ampleur. Elle correspond à ce qu’on appelle un « backlash », une réaction négative et massive. Mais un blacklash contre quoi au juste ?  

La foule compacte venue acclamer « son » président lors de l’investiture est à l’image du « cabinet » Trump : son gouvernement, un club de riches hommes d’affaires idéologues, comporte seulement deux femmes, un seul noir-américain nommé au Logement, et 0 latinos. Une composition qui est en elle-même une forme de provocation, une déclaration d’intention. Ainsi le premier backlash se fait contre 8 ans d’Obama, un premier président noir qu’un pan de la société américaine n’a toujours pas digéré, et dont il a systématiquement rejeté les mesures de réforme de la santé ou encore de limitation du port d’arme. Un état d’esprit xénophobe banalisé qui s’est illustré jusqu’en France le 20 janvier sur un plateau de BFM TV.

Le deuxième aspect du backlash est probablement le plus controversé : c’est celui contre le politiquement correct, qui ces dernières années est sans doute allé très loin. Si en Europe et en France, ces questions ne sont pas vraiment d’actualité, la lutte fait rage aux Etats-Unis et dans le monde anglo-saxon entre ce qu’il est convenu d’appeler fourth wave feminism (quatrième vague féministe) et les milieux masculinistes encore plus récents dans leur déploiement en « manosphere » et en groupes « MGTOW ».

Particulièrement radical et revendicatif dans son exigence de lutte contre toute forme de sexisme mais aussi d’homophobie et de transphobie dans la vie quotidienne, universitaire (rape culture) et professionnelle, ce type de néo-féminisme a engendré une réaction épidermique dont le plébiscite de Donald Trump est aujourd'hui l’une des expressions.

En manifestant ce weekend aux Etats-Unis en tant que « Women's March » aux côtés de stars de l’industrie du divertissement, et non en tant manifestation citoyenne plus englobante, les mouvements féministes et gays s’inscrivent délibérément dans une logique de guerre des sexes, sans le moindre début de questionnement sur le caractère contre-productif qu’a pu revêtir un excès de politiquement correct.     

L’autre backlash de cette liste non extensive se produit contre la perception, souvent amplifiée, de Daech, a.k.a l’Etat islamique. De plus en plus populaires, les réseaux alternatifs d’info tels que Russia Today ou de type plus conspirationniste comme le réseau « Info Wars » en pleine expansion n’ont pas caché leur soutien à Trump, perçu comme va-t-en guerre contre « l’islam extrémiste » (l’islam tout court prédisent ses détracteurs), et d’autre part perçu comme l’incarnation d’un tournant pro russe, anti CIA, et anti médias dominants qui « ne nous diraient pas la vérité sur Daech ». Si bien que les éditorialistes s’interrogent aujourd’hui sur « comment s’informer en 2017 ? ».

Faussement isolationniste, Trump a d’ores et déjà annoncé son intention d’« afficher la puissance militaire US » avec l’introduction inédite de parades militaires « dans les rues des grandes villes », annonce-t-il au Washington Post... « On ne fait pas ça aux Etats-Unis » protestent les Young Turks, prédisant des fascist-style military parades dignes du tiers-monde.       

Le backlash le plus évident est enfin celui contre les effets de la mondialisation, principal thème de campagne de Trump : l’anti made in China, largement démystifié par Michael Moore, sans que cela n’émeuve les travailleurs américains blancs protestants de la classe moyenne de plus en plus déclassée, qui ont voté en masse pour le milliardaire Trump, conformément à l’esprit tea-partyste le plus caricatural.   

En Italie, durant les 5 premières années de règne de Berlusconi, un personnage similaire à Trump, la fortune du magnat italien a enregistré une augmentation de 56% de chiffre d’affaire de ses business. Le même mépris de la notion de conflit d’intérêt est en passe de se produire outre-Atlantique.

Quelles implications pour le monde arabe ?

Sentant le vent clairement tourner en faveur d’un axe autoritaire et transversal Poutine – Bachar – Trump, les agitateurs des coulisses de la politique tunisienne anticipent un état de grâce permettant de mettre un point final à la dynamique révolutionnaire dans la région. Ainsi l’ex dirigeant de Nidaa Tounes Ridha Belhadj aurait sollicité un nouveau soutien des Emirats Arabes Unis, principaux financiers des mouvements contre-révolutionnaires, pour mettre fin à ce qu’il considère comme l’hégémonie d’Ennahdha sur la scène politique nationale.

Une perspective éradicatrice dont se réjouit le fascisant ancien ambassadeur de Ben Ali, Mezri Haddad.  

De son côté la Russie ne cache plus le rôle croissant qu’elle joue désormais en Libye, en soutenant ouvertement l’ancien officier de Kadhafi, le général Haftar.

« Nous allons éradiquer l’islam extrémiste de la face de la terre », a lancé Trump lors de son discours d’investiture. Si ses politiques fiscales de taxation lourde (à hauteur de 50%) des entreprises importatrices de marchandises chinoises sont mises à exécution, la présidence Trump devrait résulter à court terme en une crise financière inéluctable, due de facto à la baisse du pouvoir d’achat des Américains, du moins ceux qui font leurs courses dans Wallmart et d’autres grandes surfaces à bas prix.    

Que font les pouvoirs autoritaires lorsqu’ils sont confrontés à une grave crise économique ? Ils provoquent typiquement une guerre… Contre qui ? La question n’est pertinente que pour ceux qui croient en un Trump capable, dans un climat de quasi désobéissance civile, d’aller jusqu’au bout de son mandat.

Seif Soudani

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