France. Procès Saboundjian-Bentounsi - L’accusé maintient sa version : « J’ai tiré parce qu’il m’avait braqué »

Maître Michel Konitz, avocat de la famille Bentounsi. AFP

 

En ce 4ème et avant-dernier jour de procès, qui se tient depuis lundi 11 janvier devant la Cour d’Assises de Bobigny, la journée a été en grande partie consacrée à entendre Damien Saboundjian, responsable de la mort d’Amine Bentounsi, 28 ans à l’époque des faits, abattu d’une balle dans le dos en avril 2012, à Noisy-Le-Sec. Il s’agit ici de savoir si le policier a agi en état de légitime défense.

 

En théorie, les règles de la légitime défense sont les mêmes pour un policier que pour un citoyen lambda. Et selon la loi, elle ne se présume pas : c’est à l’accusé de la prouver. Damien Saboundjian, 37 ans, gardien de la paix, rétrogradé depuis le drame (il n’est plus sur le terrain et s’occupe désormais des appels de Police Secours), semble l’oublier.

Acculé de toutes parts, d’abord par Maître Konitz, puis par le procureur général, il prend le soin de ne jamais répondre aux questions et préfère répéter en boucle qu’il a « failli mourir ». Il se dit irréprochable, juste parce « qu’il est gardien de la paix ». Cela suffit donc à prouver son honnêteté. Circulez, y a rien à voir. « Je trouve illogique de me retrouver devant une cour d’assises alors que j’ai juste fait mon travail », se permet-il même.

Alors que quatre témoins invalident sa version des faits, lui, s’entête à dire qu’il dit la vérité. Il faudrait donc croire plus en sa version qu’en celle des autres, juste parce qu’il porte un uniforme. Le procureur pointe fort justement qu’il « a plus de raisons de mentir, que les quatre autres témoins ». « Donc je suis un menteur ? », répond de manière arrogante Damien Saboundjian.

On l’avait quitté la veille en larmes : ce jeudi 14 janvier, il est combattif. « Quand on est braqué par quelqu’un, on n’a pas le choix mais de riposter » martèle-t-il. Sauf que personne d’autre que lui n’a vu Amine Bentounsi le braquer. « Quatre témoins, d’abord réticents à venir témoigner parce qu’ils ne voulaient pas mettre en difficulté la police, ne voient pas la même chose que vous », pointe le procureur. « Je sais que je suis le seul à le dire, et il n’y a que moi qui peut le dire, mais Oui, j’ai tiré parce qu’Amine Bentounsi m’avait braqué ». confirme Damien Saboundjian. « Je ne l’ai jamais vu se retourner, il est tombé face contre terre, il était en mouvement », disent plutôt les témoins.

Il est rappelé également que Damien Saboundjian a tiré quatre balles, dont une qui est partie se loger dans la jambe d'un automobiliste qui passait par hasard.

Ce dernier est décrit par des experts psychologues « comme quelqu’un de rigide », de « quelqu’un qui a du mal à reconnaître ses erreurs ».

Il est 11h, il est alors interrogé par Maître Konitz, l'avocat de la partie civile. Les écoutes téléphoniques demandées par la police des polices (L'IGS) sont édifiantes. Par exemple, une conversation entre l'accusé et sa soeur. Elle tente de rassurer son frère par rapport à l'enquête menée contre lui par L'IGS dont il se plaint fortement. Elle: "Ne t'inquiète pas l'avocat (NDRL : Merchat est un ancien commissaire de police) m'a dit qu'un jour l'enquêteur de l'IGS va se retrouver avec une balle soit entre les deux yeux, soit dans le crâne".

Ou encore une conversation entre lui et un pote boucher qui a vendu une voiture et qui l'a revoit plus tard dans la rue avec à bord deux Arabes. "Il aurait fallu mettre une bombe dans la voiture". Un autre de ses amis dira encore : "tu as tué une chiure"... Pendant toutes ces conversations, Saboundjian ne dira rien et finira par éclater en sanglots, provoquant une suspension d'audience….

L’après-midi. Il est 17h20 et Amal Bentounsi, la sœur d’Amine s’approche de la barre. La voix remplie d’émotion, elle se met à parler.

« Cela fait 3 ans et demi que j’attends d’être devant vous : j’ai l’impression d’avoir été entendue, même si c’est un moment tant attendu, c’est un moment tant redouté : il y a 3 ans et demi, on a enlevé à mon petit frère le droit à la vie ». Elle s’arrête, sanglote un peu, puis reprend. 

« A 13 ans, il a été incarcéré à Fleury. J’ai écrit au juge pour lui dire qu’il était beaucoup trop jeune pour qu’il aille en prison. Je n’ai eu aucune réponse », dit-elle, dépitée.  « Amine était comme mon fils : je l’ai quasiment élevé : on avait 7 ans de différence, c’est moi qui m’occupait de ce petit frère, mes parents n’avaient pas le temps. L’enfance d’Amine est une enfance volée. Sa vie se résumait à des cartons », continue Amal Bentounsi.  

« Quand j’ai vu ce qu’il s’est passé à la télé j’ai dit Amine a fait le con comme n’importe quel citoyen. C’est logique, je me suis dit. Je lis la presse et je me rends compte… je sais pas, j’ai comme une intuition : y a des choses qui ne vont pas. Donc je me constitue partie civile. Je relève beaucoup d’incohérences dans les premières déclarations, dans les articles de presse. Faut que je mène ce combat », martèle-t-elle.

« Je sais bien que c’est pas le sujet, mais il faut que Damien Saboudjian entende cette souffrance, ce mépris qu’il affiche : jamais il n’a eu de remords », scande Amal. « Pour moi, c’est presque une thérapie : quand vous voyez le corps de votre frère en morceau; quand mon fils est sorti de mon ventre, je l’ai assimilé au corps de mon frère. Contrairement à M. Saboundjian qui a bénéficié de soutien psychologique, moi, je n’ai rien eu : la seule chose que j’ai, c’est que je me suis accrochée à ce combat ».

La salle est silencieuse. « Aujourd’hui, vous devez juger les faits, Oui, mon frère avait un casier judiciaire. Ce n’est pas parce que l’accusé est un policier qu’il doit être jugé différemment », demande Amal Bentounsi.

La journée s’achève avec la plaidoirie de Maitre Konitz, l’avocat de la partie civile.  « Je ne vois pas Damien Saboundjian comme quelqu’un de foncièrement méchant », avoue-t-il. « Mais ce jour là, il aurait pu tuer plus d’une personne. Pour moi, il n’aurait jamais dû être policier », dit-il affirmatif. « Si je pensais qu’Amine Bentounsi avait braqué son arme contre le policier, j’aurais refusé le dossier », pointe l’avocat. « Amal n’est pas dans la vengeance. Je ne demande pas une peine exemplaire, juste que vous rendiez la justice. Si vous voulez la justice alors vous condamnerez », conclut Maitre Konitz.

Demain, vendredi 15 janvier, auront lieu les réquisitions du procureur général. Puis, les jurés iront délibérer. Le verdict est attendu en fin de journée.

Nadir Dendoune

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