Tunisie. Martyrs de la révolution : Ramzi Bettaieb, journaliste en grève de la faim

Ramzi Bettaieb, un journaliste militant qui s’insurge contre le manque de transparence entourant la Justice militaire. Capture vidéo LCDA.

Ramzi Bettaieb, alias Winston Smith, journaliste à Nawaat.org, observe une grève de la faim dite « sauvage » (sans boire) depuis bientôt 4 jours. Lorsque nous le rencontrons mardi, il est affaibli mais nous livre son témoignage (vidéo) de ce qu’il a vécu au Tribunal militaire au Kef, alors qu’il couvrait le procès de l’affaire des martyrs de Thala, Kasserrine, Tajerouine et Kairouan. En mettant ainsi sa vie en péril, il entend faire bien plus que protester contre la mésaventure qu’il a subie à titre personnel. Son objectif est désormais d’attirer l’attention de l’opinion publique sur le manque de transparence qui entoure la Justice militaire, dans un volet historiquement capital de l’après révolution.
 

L’homme dont nous recueillions ici le témoignage n’est pas un journaliste ordinaire. C’est aussi un activiste, militant de la première heure pour la liberté d’expression, qui a connu la prison sous Ben Ali dès 2005, arrêté à son publinet (cybercafé).

Après le 14 janvier 2011, il est l’un des premiers cyberactivistes à avoir publiquement dénoncé la poursuite des cas de torture post révolution. Alors que le colonel Moncef Laâjimi est encore inconnu du grand public, c’est aussi lui qui dénonce très tôt l’anomalie que constitue la promotion de ce haut officier au grade de colonel plein, alors que tout indique que ce chef des brigades d’intervention a joué un rôle clé dans la répression meurtrière des évènements de la révolution.

Pour la plateforme de blogging Nawaat, quasiment devenue un site généraliste d’actu, le choix de Ramzi Bettaieb comme correspondant envoyé spécial au Kef coulait donc de source pour le procès des officiers impliqués dans les assassinats de Thala et Kasserine, vu sa connaissance du dossier.

Une justice militaire juge et partie

La couverture du procès tourne court, lorsqu’un commandant (Mohamed Tekkari) lui confisque deux caméras le 21 mai, date de la 10ème audience du procès marathon. Motif : le juge n’autorise que 3 minutes de vidéo aux journalistes sur place. Une mesure qu’ont fustigée les familles des victimes qui ont plusieurs fois quitté la salle lors d’audiences passées.

Ramzi raconte la suite du bras de fer avec la très rigide juridiction militaire, très prompte à verser dans les soupçons de « trahison » et de « complot ». Les mêmes dont jadis le régime de Ben Ali usait à souhait contre ses opposants pour les museler.

Plus grave, le journaliste dénonce une justice militaire partiale, tributaire du ministère de la Défense, qui n’hésiterait pas à mettre sur écoute, « comme au bon vieux temps », les médias trop gênants, parmi d’autres pratiques illégales de la police militaire comme la confiscation de matériel vidéo.

Il s’insurge aussi contre une certaine intouchabilité dont jouit l’armée. Aujourd’hui, elle propose de rendre les deux caméras, mais Ramzi veut aller plus loin et crever l’abcès : l’armée méprise le contexte révolutionnaire, le rôle de certains de ses officiers n’est toujours pas clairement établi, notamment dans la protection présumée de tireurs d’élite appartenant à divers corps des forces de l’ordre.

Le sort du journaliste de Nawaat, vraisemblablement ciblé lors des plaidoiries dans le cadre d’une revanche personnelle de certains officiers (voire de leurs confrères figurant parmi les prévenus) vient conforter la démarche d’un comité d’avocats plaidant pour la création d’une instance judiciaire réellement indépendante.

Si la liberté d’expression a été obtenue dans le sang, des soldats de l’ombre se battent toujours pour le droit du peuple à la transparence, à l’image de Ramzi Bettaieb dont le combat est aujourd’hui largement ignoré par les médias.

Propos recueillis par Seif Soudani


 

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