Tunisie - Souad Abderrahim, nouvelle égérie de l’extrême droite ?

« Un pays arabo-islamique ne peut pas protéger légalement des mères célibataires ! », s'est offusquée Souad Abderrahim, la représentante "non voilée" d'Ennahdha. Photo AFP.

C’est sans doute le dérapage de la semaine. Les propos de Souad Abderrahim, à qui on doit une sortie médiatique remarquée à propos des mères célibataires, n’ont pas fini de faire réagir et diviser les Tunisiens. Quoique, pour avoir fait partie des premiers à attirer l’attention sur cette tête de liste victorieuse d’Ennahdha à Tunis 2, nous ne sommes ni surpris ni convaincus qu’il s’agisse là d’un dérapage. En ne reconnaissant aucun droit ni statut légal à des mères célibataires qu’il faut selon elle « discipliner », la candidate non voilée du parti islamiste ne fait en réalité qu’assumer son rôle de figure-clé de l’islamisation par le bas : un projet de société ultra conservateur qui cible avant tout l’éducation et l’instauration d’un ordre moral chez les prochaines générations.

S’affichant souvent aux côtés de Rached Ghannouchi durant la campagne électorale des islamistes à la Constituante, comme pour rassurer et servir de caution au versant prétendument moderniste du parti, celle que l’on nommait déjà « la candidate non voilée d’Ennahdha » a systématiquement marqué les journalistes qui l’ont alors approchée.

Charismatique, dégageant un mélange de rigidité et d’assurance avenante, la nouvelle coqueluche des médias, veste masculine, campée sur ses talons aiguille, ne laisse jamais indifférentes les foules qu’elle harangue. Curieux et militants étaient hypnotisés par cette méconnue bête de scène politique, notamment lors du dernier meeting de campagne où elle fut clairement mise en avant par le parti.

Identitaires et fondamentalistes religieux : même combat

Mais celle qui jusqu’ici s’en était tenue à des propos plutôt généralistes vient de jeter un pavé dans la mare en intervenant hier sur les ondes de la radio internationale Monte Carlo, lors d’un débat autour des droits de la femme dans la nouvelle Constitution. Opposée à une militante féministe, elle a exprimé son indignation lorsque celle-ci a évoqué le sort des mères célibataires encore ignorées par la législation tunisienne. « Je suis étonnée que l’on aborde ce genre de sujets s’agissant de notre société musulmane. La liberté ne peut pas être absolue. La liberté oui, mais en respectant les traditions, les valeurs, la foi… », lâche-t-elle irritée, avant d’ajouter sur un ton ferme : « Etre mère célibataire implique d’être protégée par une loi ?! Il ne faut pas permettre que soient parachutés des projets de société étrangers à la société tunisienne. Un pays arabo-islamique ne peut pas protéger légalement des mères célibataires ! », s’offusque-t-elle en direct.

Interrogée sur quelle solution doit-on proposer à cette question de société bien réelle, elle répond sans détours : « Il faut les corriger dans leurs mœurs ! Elles ne méritent pas que l’on s’occupe de leurs problèmes d’un point de vue légal ».

Lorsque son interlocutrice lui fait remarquer qu’il y a parmi ces femmes des victimes de viol, la dignitaire d’Ennahdha élude la question en rappelant simplement qu’elle n’est pas spécialiste du droit, et que tout ce qui lui importe est que « nos mœurs restent pures ».

Le soir-même, la formation de pharmacienne de l’intéressée lui a valu les plaisanteries les plus potaches sur les réseaux sociaux.

Vers un féminisme d’extrême droite

Ce puritanisme, aussitôt considéré comme pudibond et hypocrite par une majorité de blogueuses tunisiennes, qui n’ont pas manqué de réagir en le condamnant vivement, illustre bien les dérives d’une certaine droite religieuse, voire d’une extrême droite.

L’un des critères les plus objectifs pour distinguer la droite républicaine de l’extrême droite est d’outrepasser le simple conservatisme vers une stigmatisation des plus faibles : ici les mères célibataires socialement vulnérables, ailleurs les immigrés ou encore les minorités quelles qu’elles soient.

En rendant des victimes responsables de leurs propres maux, en balayant ainsi un problème de société de façon aussi arrogante et cynique au nom de l’identité, on passe du déni à la volonté d’exclusion, incompatible avec le vivre ensemble. Encore moins compatible avec les responsabilités qui incombent à ceux qui demain devront écrire la nouvelle loi fondamentale du pays, garante des droits de tous et des libertés individuelles.

Ce que certains appellent déjà « féminisme islamiste » semble donc ne pas s’embarrasser du détail du voile pour parfaitement promouvoir un agenda réactionnaire ultra conservateur.

En attendant, Souad Abderrahim serait pressentie selon plusieurs sources pour présider la future Assemblée constituante. « Une fierté pour la Tunisie », nous assurera-t-on sûrement, à droite du nouvel hémicycle.

Seif Soudani

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