Chronique.A quand l'émancipation féminine ?

crédit photo : Ballade entre copine, avenue Bourguiba à Tunis en 2013 (crédit photo : Fethi Belaïd / AFP)

Sans elle, le monde arabe ne s’extraira jamais de ses interminables convulsions. Mais le chemin est encore long : le courant moderniste qui avait percé dans les années 1950 a reculé à mesure que la religion, jadis un devoir, est devenue un savoir, une opinion.

Tunisie, 2011. Mise à feu des Printemps arabes, la ­Révolution. Les rues de la capitale grouillent. Sur l’avenue Bourguiba, Champs-Elysées tunisois, face à la ­cathédrale, une manifestation parmi d’autres. A cela près qu’ici, le cortège n’est composé que de femmes presque toutes dévoilées. Un seul mot d’ordre orne les pancartes : égalité hommes-femmes. Nous étions quelques journalistes à observer les yeux écarquillés une péripétie sans antécédent dans l’histoire du pays.

A Tunis, des airs de Saint-Germains-des-Prés

Il y a peu, je me trouvais à Gabès, 135 000 habitants, à l’orée du désert. Une ville au conservatisme légendaire. Les rues, les universités, fourmillaient de jeunes filles à la chevelure et au visage découverts. Mais les terrasses des ­cafés n’étaient peuplées que de garçons ou de vieux messieurs. A Tunis, en revanche, dans la cité Ennasr, on se serait cru à Paris, boulevard Saint-Germain. Promeneuses et buveuses de thé étaient plutôt en surnombre. Pour m’en assurer, j’ai compté les têtes.

Empreinte de l’exception tunisienne ? Sans doute. Hormis quelques endroits à Casablanca ou Tanger, je ne vois rien de tel ailleurs dans le monde dit arabe. Je m’en afflige d’autant que, de longue date, je suis pénétré de cette certitude : la région ne s’extraira de ses interminables convulsions qu’avec l’émancipation féminine. Pas la seule condition, mais sans elle, on ne s’en sortira pas.

Dans mon enfance, à Monastir, pas une seule femme, pas même ma grand-mère, ne sortait dévoilée. Elles ne quittaient leur demeure que par obligation. Faire leurs emplettes, se rendre chez une parente ou travailler comme bonne à tout faire si elles étaient nécessiteuses. A “l’école des filles musulmanes”, les élèves s’enveloppaient sous un uniforme de coton blanc, qui les camouflait des pieds à la tête. L’école primaire coloniale, où je découvrais la langue des Français (30 élèves en tout, filles et garçons, pour les six classes), ne comptait dans ses rangs qu’une seule musulmane, ­Faïza, 12 ans, fille de caïd, vêtue à l’européenne. Nous étions assis sur la même banquette, et je crois bien qu’elle m’a fait ressentir pour la première fois l’attraction féminine. Quelques années plus tard, nous nous sommes croisés dans une rue, elle m’a lancé de sous son haïk un regard amical. Elle s’est mariée très jeune avec le fils d’un autre caïd.

1970-1980 : le foulard fait son retour

Quand je suis “monté” à Tunis pour poursuivre des études, je suis tombé dans un monde insoupçonnable. Dans les années 1950, une mode avait percé : s’habiller comme les Françaises. Jupes, corsages, robes plus ou moins longues faisaient fureur. Dans nos cafés étudiants, ethnies et nationalités se mêlaient sans même le remarquer. Aux côtés de la plupart des femmes ­demeurées dans la tradition, le courant moderniste voyait son ampleur s’étendre dans tous les milieux.

Dix ou vingt ans plus tard, avec les indépendances nationales, la tendance s’accentuait, s’élargissait. Assurément, pensait-on, elle se généraliserait en un rien de temps. La colonisation abolie, les deux civilisations ­allaient s’assimiler, se fondre peut-être. Vers la fin des années 1960, mais surtout dans les décennies 1970-1980, on vit apparaître le foulard dans les quartiers les plus huppés. Leila, une de mes amies, professeure de faculté à Tunis, fut ma première proche à adopter le nouveau style. Je n’y prêtai guère attention et ne lui en fis pas même la remarque. Une coquetterie, me disais-je, qui d’ailleurs lui allait à merveille.

Cachez cette main que je ne saurais serrer...

La mode s’étendit, elle devenait perceptible un peu partout. Certains s’en inquiétaient, pas moi. Ce retour aux anciennes coutumes m’était plaisant, il me remémorait l’univers de mon enfance. Je ne ressentis un choc que lorsque, dans un dîner mondain, une convive esquiva ostensiblement ma main tendue. Voilà un interdit auquel je n’avais jamais fait face.

La tradition élevait une muraille infranchissable entre les genres. Jusqu’à l’âge de 10 ans, j’accompagnais ma mère dans ses visites à ses amies musulmanes. J’allais même au hammam avec elle, sans que nul n’ait à redire. Un enfant n’est pas un mâle. Mais dès mon accès à l’âge adulte, à 11 ans, le seuil des demeures m’était proscrit. A la rigueur, je pouvais frapper le heurtoir de la porte, pénétrer dans la “skiffa” (minuscule vestibule), mais pas au-delà. La maison appartenait aux femmes, et seul un scélérat s’aviserait de s’y introduire. L’occasion de tendre la main à la gent féminine ne s’offrait à personne.

Le rempart entre les deux genres avait été abattu depuis longtemps lorsque ce soir-là, dans ce somptueux salon, la dame, intégralement occidentalisée, ignora la main que je lui avançais. Je percutais une barricade élevée à mon insu. Un je-ne-sais-quoi crucial était advenu. Quoi ? Pourquoi ?

Juin 1967, débâcle de Gamal Abdel Nasser face à Israël, effondrement du nationalisme et du socialisme arabes qui, jusque-là, véhiculaient la révolution moderniste. Les sociétés humaines, de même que la nature, ont horreur du vide. L’Islam politique s’engouffra sans tarder dans l’immense espace évacué par le nationalisme et la gauche moderniste. Aux conversations sur la révolution se substituèrent les débats sur l’identité religieuse.

Imposer l’évidence

Jusqu’à la première moitié du XXe siècle, l’immense majorité des populations musulmanes ne savaient ni lire ni écrire. Dans ma ville, les écoles étaient rarissimes. Les “ketabs”, cours privés d’enseignement du Coran, recevaient une dizaine d’élèves dans des petites boutiques obscures. Pour connaître “la vraie religion”, il fallait s’adresser aux savants, aux juges, aux oulémas. Pour le gros des populations musulmanes et juives, la religion était formée de rites, d’obligations et d’interdits que tous connaissaient dès l’enfance. Jeûner au ­ramadan, respecter les règles et les menus alimentaires, donner telle place à la femme, etc.

L’indépendance acquise, l’éducation se généralisa ­hâtivement. Les livres de propagande islamiste étaient plus accessibles que la littérature sacrée. Les opuscules d’un Sayyid Qutb, d’un fanatisme radical, se diffusèrent à tombeau ouvert. La religion était un devoir, elle devient un savoir, une opinion. C’est là qu’on découvre que serrer la main d’un homme est un péché. Et bien d’autres choses.

Le désir de modernisation ne disparaît pas. Au contraire, il prend de l’ardeur face à cette poussée ­irrésistible d’un imaginaire retour à la tradition. Un débat s’ouvre entre les deux camps sur tous les sujets, aujourd’hui sur l’héritage. La part de la femme doit-elle rester la moitié de celle de l’homme ? Quelle lecture de la loi sacrée adopter ? Aux temps préislamiques, les filles ne recevaient rien. La règle leur accordant une fraction consistante fut un progrès.

Quatorze siècles plus tard, à l’heure où le salariat universalisé égalise les obligations économiques, n’est-il pas temps de reconnaître la société telle qu’elle est, de s’adapter aux conditions de notre temps et d’accorder à tous et toutes les mêmes droits ? N’en doutons pas, l’évidence s’imposera aussi bien pour l’héritage que pour tous les autres droits. Quand ? 

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