La chronique du Tocard. Des larmes sur commande

 La chronique du Tocard. Des larmes sur commande


Mon conseil de discipline avait lieu ce lundi à 16h pétantes et je risquais perpète. En jeu, mon exclusion définitive de ce lycée de Saint-Ouen où je me sentais plutôt bien, en famille au milieu de tous ces mômes, issus comme moi, des classes dangereuses, de la bonne racaille à nettoyer au Karcher, comme dirait l'autre tordu. 


Bien loin de tous ces bourgeois-consanguins, qui en bon communautaires, étudiaient ensemble dans les lycées huppés de la capitale, se préparant calmement à diriger la France dans un futur proche.


Mon histoire de conseil de discipline sentait le roquefort moisi. J'étais un adolescent très connu des services éducatifs mais aussi des élèves pour le mal et pour le pire. Une réputation d'élément perturbateur qui me collait à la peau et dont j'avais du mal à me défaire.


Un jour, la satanée proviseure avait osé filer mon blaze à des inspecteurs de police qui enquêtaient sur une histoire glauque d'attouchements à plusieurs. Bien entendu, je n'avais rien à faire avec cette histoire de pervers sexuel.


Les flics avaient juste demandé à notre chef d'établissement une liste de possibles suspects et cette déglinguée avait jugé bon de communiquer le mien. Heureusement qu'elle n'avait pas été directrice pendant l'occupation allemande, genre de nanas à dénoncer les enfants juifs à la Gestapo.


Heureusement pour moi et mon casier judiciaire à venir, je disposais d'un alibi en béton : un prof d'anglais avait témoigné de ma présence à son cours au moment des faits. ​Ironie de l'histoire : c'est le lycée finalement qui me dédouana de la suspicion de sa directrice…​


C'était la deuxième fois en six mois que j'​étais convoqué en conseil de discipline. Ça faisait beaucoup. Amen.


La première fois, je m'en étais sorti in extremis en écopant d'une peine de huit jours d'exclusion, avec une mise à l'épreuve pour bagarre.  L'équipe éducative avait fait preuve d'indulgence parce que j'avais présenté mes excuses au camarade de classe que j'avais salement amoché.


En vrai, il avait bien mérité son ravalement de façade parce qu'il avait osé manquer de respect à une de mes frangines. La mère du gamin, une nana sympa au demeurant, une gauchiste, avait insisté lourdement pour que je bénéficie d'une seconde chance. Sans son aide, c'était cuit pour moi.


Cette fois-ci, j'étais stressé comme en 40 à cause de la récidive mais surtout à cause de la gravité des faits. Enfin, sur le papier. J'avais été accusé à raison d'avoir balancé une barre de fer qui avait atterri à proximité de la tête d'un prof de maths. Celui-ci se trouvait de dos puisqu'il faisait cours mais je jure que c'était un acte purement accidentel.


Un geste 100% maladroit. Un bout de métal s'était détaché d'une chaise et comme les chiffres m'emmerdaient, j'avais commencé à jouer avec. A un moment, la barre m'avait juste échappé. Personne n'avait été blessé hamdoulah mais le prof ne croyait pas en Dieu, c'est pour cette raison qu'il avait piqué une colère noire en demandant le nom du responsable. Pour lui, il s'agissait d'une agression, un point c'est tout, et l'auteur allait devoir rendre des comptes.


Au début, je n'avais rien dit mais sous la pression de quelques élèves, quelques bouffons-premiers-de-la-classe, j'avais fini par me dénoncer. – Monsieur, je ne l'ai pas fait exprès. Croyez-moi.


En vain. Il m'avait envoyé sur le champ dans le bureau de la proviseure qui m'avait invité à rentrer immédiatement chez moi. Comme beaucoup, elle était persuadée que j'étais un élément dangereux.


Il était 15h30 ce lundi et j'étais conscient, sauf miracle, que j'allais être viré définitivement. Ils allaient se débarrasser de moi. J'avais 16 ans, l'âge pour foutre le camp et ils étaient persuadés que ma place n'était plus à l'école.


En vrai, j'étais coupable avant l'heure parce que comme pour une cour de justice traditionnelle, mon passé, ma classe sociale et ma couleur de peau allaient compter énormément dans le verdict final. La violence était dans mes gènes !


Les bourgeois, de surcroît Blancs, sont toujours jugés différemment, avec beaucoup plus de clémence. S'ils commettent une faute, on leur trouve souvent des circonstances atténuantes, c'est parce qu'ils ont eu soit un moment d'égarement, ou bien qu'ils ont été engrainés par un sauvageon. Ils ne peuvent pas être des leaders. Et puis, leurs parents sauront, grâce à leur bonne éducation, les remettre dans leur droit chemin. Faisons leur confiance : ils savent éduquer leurs mômes eux !


Le mois dernier, Benoît, bien Blanc à la crème fraîche, avait bénéficié d'un simple avertissement après avoir pourtant manqué de respect à un professeur, en le traitant de pauvre con et en balançant d'énervement tables et chaises. La violence de son acte était avérée mais sa maman, une jolie dame, habillée d'un beau tailleur, s'exprimant clairement, avait obtenu l'amnistie du chef d'établissement, oubliant que Benoît en était à son second pétage de plomb cette année. – Mon fils a des problèmes à la maison.


Il était 15h30 donc et je me demandais comment tout ceci allait finir. Fort heureusement pour moi, bien que je n'avais que 16 piges, j'étais déjà doté d'un moral en acier, que j'avais développé en bas des tours de ma cité, la rue forme. Je pouvais aussi compter sur la philosophie comme étendard de vie. Je savais donc qu'il fallait serrer les fesses, que ce n'était qu'un mauvais moment à passer.


J'étais bien déterminé à me battre jusqu'au bout, car même si je détestais l'école et qu'il m'arrivait de remettre en cause son utilité, je savais qu'au fond, elle m'était indispensable car elle m'empêchait de sombrer totalement. Dehors, la délinquance, la violence, m'avaient rattrapé.


J'avais mis en place un plan détaillé, "Sauvez le petit Gnoule". La pièce majeure allait être ma grande frangine. Elle ne m'aidait pas juste de bon coeur, elle est trop maligne pour ça, mais parce que j'avais promis de lui rendre service à mon tour. J'avais réussi à faire venir Houria à la place de Mohand et Messaouda, mes parents, en faisant croire que tous les deux étaient en Kabylie.


On avait réussi sans aucun mal à intercepter la lettre de convocation du conseil de discipline puisque je m'étais porté volontaire pour aller chercher le courrier. Mes parents, ne sachant ni lire, ni écrire, j'avais peur qu'une autre de mes sœurs découvre la lettre et mettre au parfum mon pater. 


Un professeur avait même appelé à la maison et je m'étais fait passer pour mon frère grâce à une voix grave qui faisait très autoritaire, un gage de crédibilité. Je lui avais confirmé au téléphone que le clan Dendoune était au courant de la tenue du conseil de discipline, qu'il était assez remonté et que j'avais en conséquence passé un sale quart d'heure maghrébin.


Les Arabes sont des gens violents : ils ne sont pas entrés dans l'histoire de l'éducation et ne savent que corriger. – Ne soyez pas trop dur avec lui, avait tout de même demandé l'enseignant, inquiet. – Il a eu ce qu'il mérite, j'avais conclu. Je lui avais également confirmé que nos parents étaient bien à l'étranger, enfin pas aux Bahamas, mais au bled, chez les sauvages, partis cueillir des figues en Algérie. Quel exotisme!


Le conseil de discipline avait démarré à l'heure. Une dizaine de professeurs, dont la supposée "victime", étaient présents ainsi que deux élèves de ma classe, la déléguée, une petite grosse à lunette, que je passais mon temps à faire chier et son suppléant, un couillon qui aimait bien lécher l'anus des enseignants. J'étais donc en terrain hautement hostile.


D'emblée, j'avais reconnu les faits en précisant une nouvelle fois qu'il s'agissait d'un malheureux accident, que je regrettais profondément mais je voyais bien dans leurs yeux qu'ils avaient déjà pris leur décision. Ils allaient m'exclure pour de bon. Ma sœur était assise en face de moi. Elle me fit un clin d'œil. Je l'avais mise au parfum. Elle savait ce que j'allais dire.


J'ai parlé et parlé, la voix fébrile, un rôle de composition, un discours qui avait pour but de les culpabiliser. Tous. Je les connaissais par cœur. – Si je suis exclu définitivement de l'école, mon père va me battre violemment et il va m'emmener en Algérie et je resterai pour de bon là-bas. 


Mes paroles étaient entrecoupées de sanglots, des larmes sur commande. On entendait les oiseaux chanter. La tristesse se lisait sur certains visages. Personne n'osait l'ouvrir. Je baissais la tête en parlant, pour faire croire que j'étais submergé par l'émotion. Un prof prit la parole. – Nous comprenons que dans certaines familles, ce n'est pas simple.


J'étais sûr de ma stratégie. Je savais que l'équipe éducative de ce lycée était, comme la majorité des gens de ce pays, persuadée que le seul modèle d'éducation chez les Arabes était le châtiment corporel. Des coups, rien que des coups.


A aucun moment, ils étaient en capacité d'imaginer que mes parents pouvaient être la douceur incarnée et qu'ils pouvaient comme dans certaines familles "françaises" être capable de discuter calmement avec leurs enfants.


Leurs regards se tournèrent alors vers ma sœur Houria, restée tout ce temps-là silencieuse. Elle haussa juste les épaules, ne prononça aucun mot et hocha la tête. J'avais peur qu'elle éclate de rire mais elle affichait, elle aussi, un air triste. Elle confirmait ainsi mes dires…


Touché par ma comédie, le conseil de discipline me condamna à huit petits jours d'exclusion. Ma sœur garda le secret : mes parents n'ont jamais été au courant. Conscient que je l'avais échappé belle, je devins raisonnable quelques temps. Histoire de me faire oublier. 


L'année d'après, ce n'est pas à l'école que j'ai dû rendre des comptes mais à la cour de justice de Mont-de-Marsan pour vols répétés dans une grande enseigne. Comme pour le conseil de discipline, j'usai de la même stratégie.


Malgré du sursis pour une autre affaire qui aurait dû m'envoyer directement en taule, le tribunal fit preuve de miséricorde à mon égard. Grâce à mes larmes sur commande, je retourna libre chez moi.


Nadir Dendoune

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune