Cinéma.Meryem Benm'barek : "Dans certaines sociétés, accepter son statut de victime est un privilège"

crédit photo : Pascal Le Segretain/Getty Images/AFP

Dans son premier long métrage, “Sofia”, la réalisatrice met en scène un drame intime, un déni de grossesse, qui révèle les dysfonctionnements de la société marocaine. Entretien avec une cinéaste qui signe une fiction ancrée dans le réel

D’où vous vient cette prédilection pour les personnages féminins entre deux âges ?

C’est vrai qu’il y a un point commun entre Jennah (son court métrage de fin d’études, ndlr) et Sofia. Les héroïnes de ces deux films sont obligées de quitter leur naïveté pour passer à l’âge adulte, mais le parallèle s’arrête là. Sofia reflète mon regard d’adulte sur le monde. On sort du côté intimiste de mon court métrage, qui était assez autobiographique, pour aller vers une critique sociale plus mature et acerbe.

Au-delà de la condition féminine, que nous dit Sofia de la ­société marocaine ?

Le parcours de Sofia n’est qu’un prétexte pour évoquer la fracture sociale au Maroc. Les héroïnes féminines représentées dans le cinéma arabe, notamment dans les films montrés en Europe, sont souvent des victimes du patriarcat et du machisme. Cette vision manque de complexité. J’avais besoin d’un élément accrocheur – le début du film, où elle apparaît comme cette victime familière au spectateur occidental – pour ensuite déconstruire tous les préjugés.

“Séduire” le spectateur occidental de cette façon est un ­passage obligatoire ?

Je ne pense pas que j’aurais obtenu les financements français si j’avais procédé autrement. Si mon film avait porté uniquement sur la fracture sociale sans utiliser cet appât scénaristique, lever des fonds pour le réaliser aurait été plus compliqué. Il faut être pragmatique. J’installe le spectateur dans ce qu’il connaît, mais après je l’emmène ailleurs.

Dans la première moitié du film, Sofia est d’une naïveté ­agaçante… Comment, de victime, devient-elle bourreau ?

Au début, elle est tout ce que le spectateur projette sur ce type de personnage : une fille de bonne famille de classe moyenne. Puis, elle apparaît sous un nouveau jour. J’ai voulu montrer que dans certaines sociétés, accepter son statut de victime est un privilège. Si Lena (sa cousine issue d’un milieu plus aisé, ndlr) avait été confrontée à la même situation, elle aurait connu un tout autre sort. Au-delà du patriarcat et du machisme, dont il ne s’agit pas de nier l’existence, il y a un problème de classe sociale. Il faut réfléchir à la condition de la femme à travers le prisme “économique et social”. Le féminisme d’aujourd’hui l’oublie souvent et c’est regrettable. La société fonctionne comme un jeu où chacun mise pour se hisser au rang supérieur. Et, contrairement à ce qu’on peut penser au début du film, Sofia maîtrise parfaitement les règles de cet échiquier. Ce qui est intéressant, c’est de savoir comment elle en arrive à devenir à son tour bourreau, et c’est ce qui amène à comprendre comment fonctionne cette société. Elle a choisi de ne pas être une victime.

Justement, ce déni de grossesse est-il une façon de dénoncer un autre déni, celui qui occulte certains problèmes sociaux ?

Au départ, l’idée du déni de grossesse constituait un élément déclencheur fort et efficace qui mène le film sur la piste du thriller social. De même qu’il révèle la méconnaissance de certaines jeunes filles de leur propre corps et du tabou qui entoure la sexualité. De manière plus large, mais cet aspect-là je ne l’ai vu qu’à la fin du film, le déni de Sofia est celui de la société vis-à-vis de certaines problématiques.

L’article 490 du Code pénal évoqué dans le film, qui punit les rapports sexuels en dehors des liens du mariage, en fait partie ?

Le public occidental a besoin de cet élément pour comprendre la trajectoire de l’héroïne, mais ce n’est pas le sujet du film. En Occident, la sexualité est assimilée à la notion de liberté : une femme libre est une femme qui a des relations sexuelles. Cette vision est dangereuse, car elle implique un rapport de consommation du corps et des injonctions de ce que doit être la sexualité. Si j’évince cette question par la suite, c’est qu’elle ne relève pas des urgences. Même si la loi l’interdit, tout le monde a une vie sexuelle en dehors du mariage. Le seul souci, c’est que la sexualité n’est pas vécue sereinement, sauf à faire partie de la bourgeoisie. La notion de liberté au Maroc est liée à l’égalité sociale. Elle sera atteinte lorsqu’il y aura une vraie justice sociale et que cette fracture béante aura été résorbée. Les jeunes qui se sentent délaissés et qui n’ont aucune perspective d’avenir manifestent non pas pour revendiquer la liberté sexuelle mais pour pouvoir bénéficier d’infrastructures universitaires, sanitaires et de la fin des passe-droits pour les privilégiés. Voilà les vraies questions à régler au Maroc.

Pourquoi avoir confié les rôles secondaires à des acteurs ­reconnus comme Lubna Azabal et Faouzi Bensaïdi et les personnages principaux à des non professionnels ?

J’ai le goût du risque. J’aime me laisser surprendre par des comédiens peu expérimentés. J’avais repéré Maha Alemi (qui interprète Sofia, ndlr) dans un film où elle avait un petit rôle. J’ai passé des mois à la chercher, car je savais que ce serait elle dès le début de l’écriture. Jusqu’à la veille du tournage, je n’étais pas sûre de l’avoir convaincue de venir sur le plateau. Elle m’avait subjuguée avec son regard mystérieux et sa beauté typique. J’avais besoin d’une jeune fille un peu ronde, pas très bien dans sa peau, qui soit aux antipodes de Lena, sa cousine. Pour cette dernière, j’ai dû rencontrer à peu près 250 filles. Je voulais une personne qui parle arabe et français avec un regard doux, naïf, une beauté évidente assez occidentale et en même temps très lisse et sage avec toute la “bien-pensance” bourgeoise humaniste et idéaliste. Je voulais que les acteurs incarnent physiquement leur personnage. Hamza Khafif, qui joue Omar (le futur mari de Sofia, ndlr), lui, je l’ai croisé via des amis et j’ai immédiatement flashé sur son regard triste. Il est slameur, mais il a géré son casting comme un pro alors qu’il n’avait jamais fait de cinéma. 

LE CHOIX DE SOFIA

Jeune fille de bonne famille de la classe moyenne casablancaise, Sofia a 20 ans et un bébé dans le ventre mais elle l’ignore… jusqu’à ce qu’elle perde les eaux lors d’un repas familial. A l’hôpital où elle accouche, on la somme de décliner l’identité du père dans les vingt-quatre heures sous peine d’être dénoncée à la police. Ce premier long métrage de Meryem Benm’Barek, qui a remporté le prix du scénario, section Un certain regard, à Cannes, en mai dernier, n’est pas juste un énième film dénonçant la condition de la femme arabe. Non, Sofia prend prétexte de ce drame intime pour brosser un portrait du Maroc actuel, de la fracture sociale qui s’y creuse et des choix ubuesques qu’elle induit. La froideur glaçante des parents qui se soucient avant tout d’étouffer le scandale au mépris 
de la vérité et de la justice.

SOFIA

Un film franco-qatarien de Meryem Benm’Barek. Avec Maha Alemi, Lubna Azabal, Faouzi Bensaïdi, Hamza Khafif… Durée : 1 h 20.

IL RACONTE

CHRONIQUES

VOYAGES

EDITOS

ON A TESTE

Articles les + lus


Agenda


24 HEURES AVEC

RECETTES

TERROIR

×

En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies qui permettront notamment de vous offrir contenus, services, et publicités liés à vos centres d'intérêt.

Fermer