Culture.Interview croisée: La BD contre le racisme

Des bandes dessinées qui changent le regard que l’on porte sur l’Autre, c’est le pari que se sont donné Thierry Maunier (dit Téhem) avec « Les dossiers de Zap Collège : le trône de fer blanc », et David Ratte avec  « Ma fille, mon enfant », qui sortent toutes deux le 5 février chez Bamboo édition. Ils nous en parlent. 

Pouvez-vous nous résumer en quelques mots l’intrigue de vos bandes dessinées ?

- Téhem : « Les dossiers de Zap Collège : le trône de fer blanc », c’est l’histoire de cinq élèves de troisième qui s’occupent d’un journal, « la Gazette du Zap collège », et qui découvrent dans la cour à côté de leur collège un camp de réfugiés. L’installation de ce camp provoque des tensions au sein de l’établissement,  avec en tête un nouveau principal très fermé sur ces questions là. Pendant que les clans « pour » et « contre » s’affrontent dans des sit-in et manifestations dans l’école, les rédacteurs de la gazette rencontrent Mamoud, un gamin du camp, qui leur raconte son histoire. Ils décident alors de tout faire pour l’aider.

- David Ratte : « Ma fille, mon enfant », c’est l’histoire d’une jeune fille de 18 ans, Chloé, qui annonce à sa mère, Catherine, que son petit copain s’appelle Abdelaziz. La nouvelle passe très mal pour Catherine, car même si elle ne se prétend pas raciste et accepte tout le monde dans sa sphère publique, la donne change radicalement quand cela touche à sa vie privée. De là, les relations entre la mère et la fille se détériorent, jusqu’à disparaître. Un jour, un événement dramatique frappe Abdelaziz, et c’est alors que la mère cherche à soutenir sa fille et à rétablir des liens…

David, pourquoi avoir choisi d’écrire sur la thématique du racisme ?

 - C’est un sujet que je connais, dans la mesure où je suis métis. Je suis né d’une mère blanche et d’un père antillais, noir de peau. J’ai grandi dans un quartier cosmopolite, dans un HLM où il y avait une  grande mixité, où on se mélangeait par affinités, et non par culture. Etant enfant, je ne ressentais pas de racisme ou de communautarisme, peut-être parce que je n’y prêtais pas attention, et que cela ne se passait pas à notre niveau, à nous les jeunes. Par contre, en grandissant, j’ai commencé à observer les choses et à comprendre et j’ai compris la souffrance de ma mère, à qui ma propre grand-mère lui reprochait d’avoir fait un enfant avec un noir. Et je l’ai vécu aussi avec celle qui est devenue mon épouse et qui était une fille d’immigrés espagnols. En côtoyant sa famille, en écoutant leurs expériences, à la manière dont elle était perçue à la banque, à la poste, je me suis rendu compte qu’il y avait un vrai mépris envers ces personnes. J’ai vu à quel point en effet il existait une forme de racisme, ce que l’on appelle aujourd’hui le racisme ordinaire, qui n’était pas frontal mais bien présent tout de même. Du coup, c’est quand même quelque chose qui fait un peu partie de mon histoire.

Et vous, Téhem, pourquoi avoir choisi la banlieue comme lieu de narration ?

- J’étais enseignant d’arts plastiques en zone d’éducation prioritaire dans plusieurs collèges, dont un dans lequel j’ai eu mes meilleurs souvenirs. Avec les élèves, c’était très particulier, on échangeait beaucoup, on faisait du sport à côté, je leur faisais faire des fresques dans la cité… On a fait beaucoup de choses ensemble, parfois même hors établissement. Cela nous a permis d’avoir des super relations et tout s’est très bien passé. Quand on est parti avec ma femme, qui est aussi enseignante, on avait un carnet rempli d’adresses d’élèves qui voulaient garder le contact avec nous, et on est resté en relation très longtemps après. J’en garde un souvenir extraordinaire.

David, vous avez dit qu’étant plus jeune, vous n’aviez pas fait l’objet de racisme et nous n’avez pas ressenti les affres du communautarisme, pensez-vous que les choses ont changé depuis ?

- J’en ai l’impression, oui, dans le sens où les choses sont moins crispées, ou peut-être moins assumées. Aujourd’hui, j’habite dans les Pyrénées orientales, et pendant quelques années, j’ai vécu dans une petite ville, où il n’y avait que des blancs. Un jour, j’ai croisé un homme noir dans la rue, et j’ai réalisé que c’était le premier homme de couleur que je voyais. Après enquête, j’étais choqué d’apprendre qu’il n’y avait qu’un seul homme noir dans toute la ville. En fait, la mairie avait mené une politique de logement qui écartait un peu toutes les classes du dessous. Avec ma femme, on a également été très surpris quand deux familles musulmanes se sont installées dans la ville, et que la mairie s’était arrangée pour que les enfants soient inscrits dans deux écoles différentes, pour qu’il n’y ait pas de regroupement. C’est fou puisque la ville était située à la frontière espagnole, on s’imaginait que la tolérance vis-à-vis de l’étranger serait plus forte qu’ailleurs. Le rejet n’est pas frontal, mais subtil. Cela m’a choqué. Et donc, entre mon expérience de jeunesse et ce constat-là, j’ai eu l’idée de « Ma fille, mon enfant », en me disant que peut-être les jeunes aujourd’hui, en tout cas je l’espère, seront plus ouverts que leurs parents.

Téhem, quel regard portez-vous sur l’éducation en banlieue ?

- Les enseignants avaient comme but de ne pas dégoûter les élèves du collège. On favorisait surtout les relations entre élèves et enseignants. C’était un quartier difficile, et ce qu’on faisait, c’était surtout du social. Pour y arriver, on passait par des jeux, des moyens un peu inhabituels pour les motiver, des choses qu’on ne ferait pas dans un collège du centre-ville par exemple, parce qu’on aurait peur de la réaction des parents. C’était compliqué aussi, avec la mairie qui n’autorisait rien alors qu’on avait des projets intéressants et constructifs. On manquait de moyens, et souvent la réponse était toujours négative. Pourtant, ce n’était pas grand chose. L’ambiance pouvait être tendue aussi parfois. Quand j’emmenais mes élèves faire des fresques dans la cité, les gens autour nous jugeaient et l’atmosphère était pesante… A l’époque, j’étais à Evreux, et il y avait eu par exemple, des incendies suite à une révolte enclenchée par le décès d’un jeune, et dans le collège, les tensions étaient vraiment visibles. J’ai fait ma première série de BD, « Malika Secouss », qui parlait d’adolescents dans une cité de banlieue, et je l’avais faite parce que j’étais en colère. C’était une réaction par rapport à une situation que je vivais. Je ne suis pas un auteur engagé, mais cette colère-là m’a poussé à faire de la bande dessinée et raconter cette histoire d’adolescents. 

David, pensez-vous que nous vivons dans une société de plus en plus raciste ?

- Le racisme ordinaire a toujours été présent, cela fait partie des mentalités. Mais avant, on ne mettait pas de nom dessus, et ce n’était pas dénoncé, ce n’était pas considéré comme un mal en soi. C’était aussi une époque où les mouvements d’extrême droite n’étaient pas aussi décomplexés qu’ils le sont aujourd’hui. Aujourd’hui, on définit les choses, on les dénonce plus facilement, que ce soit par les réseaux sociaux ou la presse, donc oui, cela apparaît plus parce qu’on y fait plus attention sans doute. Après, il y a une radicalisation du racisme aussi. Il y a des gens, aujourd’hui, et c’est peut-être le corollaire du fait qu’on ait mis des mots sur ce qu’était le racisme, qui se revendiquent clairement racistes pour des choses que l’on ne voyait pas autant.

Selon vous, d’où le racisme trouve sa source ?

- Téhem : C’est l’inconnu, c’est le fait que l’on ne connaisse pas l’autre. Je n’ai pas été confronté à cela parce que je viens de la Réunion, où cette question ne se posait pas. A la Réunion, il y a des gens de différentes origines, de différentes confessions qui vivent ensemble et qui sont sur le même pied d’égalité. Cette question du racisme n’est pas fondée. L’autre n’est pas un danger, mais plutôt une richesse.

- David Ratte : C’est la peur de tout ce que l’on ne connaît pas. On ne connaît pas les autres, du coup on fantasme un peu les choses. C’est certainement le besoin de faire partie d’un groupe, le nationalisme c’est ça. Je pense que la société telle qu’elle a été faite, telle qu’on l’a formée, favorise cela quelque part. On a construit le monde sur la base de frontières, depuis des millénaires, pierre par pierre. L’espèce humaine s’est assez vite engagée dans cette voie-là. Aujourd’hui, Il faut que les gens aient envie de connaître l’autre, et c’est étonnant car ce sont des choses que les gens sont capables de faire quand ils font du tourisme : on va chez les autres et on regarde, mais il ne faut pas qu’ils viennent chez nous. C’est fou.

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