L’Islam de France, le grand capharnaüm

 L’Islam de France, le grand capharnaüm

Le marché Neuf


“Instrumentalisation néocoloniale”, “institutionnalisation forcée”, “indigénisation”… Derrière ces mots ardus se cache une réalité qui touche les musulmans : ces derniers ont le sentiment que leur culte n’est pas encadré et leur parole inaudible.


“On s’attendait à ce qu’un président de 40 ans sorte de la génération pompidolienne, explique Fateh Kimouche, fondateur du site internet Al-Kanz et membre de la ­plateforme Les Musulmans. Mais qui Emmanuel Macron consulte-t-il pour l’organisation de l’Islam de France ? Gilles Kepel, Hakim El Karoui et le grand rabbin de France, Haïm Korsia. Il perpétue ainsi cette vision colonialiste qui veut que la France s’occupe des affaires musulmanes dans une sorte de bienveillance paternaliste.”


Analyste politique et auteur de La droite face à l’Islam (éd. Salavtor, avril 2018), Frédéric Saint Clair pense, au contraire, qu’on est loin de ce schéma de pensée. “Il y a un rapport compliqué et intempestif à cette période ­coloniale. Il faut essayer de clore ce chapitre, de le laisser dans la partie mémorielle. L’organisation doit être pensée à l’aune de ce qui se passe aujourd’hui.” Cet avis, Franck Frégosi, professeur à Sciences Po Aix, ne le partage pas : “L’Etat n’a pas appliqué la loi de 1905 dans les colonies, notamment en Algérie. L’héritage colonial pèse donc sur la façon dont nous percevons l’Islam et sur la façon dont les musulmans considèrent eux-mêmes l’intervention de l’Etat dans les affaires de culte. La question de ­l’Islam de France est un enjeu dans lequel s’active une multiplicité d’acteurs français, mais aussi étrangers.”


Cette question est réglée, depuis la décolonisation, dans le cadre d’un accord tacite entre les pays du Maghreb et l’Hexagone. Ainsi, pour Fateh Kimouche, “le Conseil français du culte musulman (CFCM) a été créé dans une ­vision d’Islam consulaire : le lieu où Paris, ­Alger et Rabat négocient dans le dos des musulmans de France, avec l’idée toujours présente d’une ‘indigénisation’ de ces derniers.”


 


Le culte géré place Beauvau : une aberration !


Un terme avec lequel Franck Frégosi se veut prudent. “On parle plutôt de domestication de l’Islam, à savoir que le culte musulman sera accepté s’il se débarrasse d’un certain nombre de pratiques. Ceci donne l’impression à ses fidèles qu’ils sont perçus comme des indigènes, comme s’ils étaient en dehors de la République. Ils peuvent y percevoir un rapport hiérarchique, un statut minoré par rapport aux autres citoyens.”


Ainsi revient l’éternel débat sur la compatibilité de ­l’Islam avec la République. Pour Frédéric Saint Clair, cela ne fait aucun doute. “Toutefois, précise-t-il, quand on cherche à faire vivre un passé personnel et familial, on est dans un attachement identitaire qui est néfaste. Une assimilation est préférable en termes de cohésion sociale.”


Selon ces analystes, c’est cette volonté de parler à un organisme central, ce côté jacobin de la France, qui doit être remise en cause. Elle a permis, à travers le Concordat de 1801, de trouver une solution pour la religion juive. Mais serait-ce de nouveau possible ? Frédéric Saint Clair y est opposé : “Il ne faut pas que la ­République se place dans une forme néo-concordataire. Napoléon l’a fait pour le judaïsme, mais il a reconnu le catholicisme comme première religion de France. Si l’on devait aller dans cette direction, il faudrait que l’Etat sorte de sa neutralité politique et accorde un traitement égalitaire aux ­différents cultes. La société civile doit avoir la possibilité d’organiser la forme du culte du moment.” Un point de vue que partage Fateh Kimouche : “Il faut repartir de la ‘base’ : les organisations de terrain. C’est une aberration que le culte soit ­encore géré par le ministère de l’Intérieur.”


 


Le point de vue d’une élite


En somme, comment faire naître un “clergé” musulman en France, capable d’être l’interlocuteur de l’Etat ? Sur ce point, les avis divergent. Le fondateur d’Al-Kanz estime que l’on est dans un schéma digne de la Troisième République : “Emmanuel Macron veut mettre en place un mufti de France. L’Islam n’a pas imposé de ­clergé et aucun pays ne peut l’infliger aux musulmans. C’est antinomique du sunnisme.”


Une vision que conteste Franck Frégosi, pour qui, “historiquement parlant, il y a toujours eu une cléricature dans l’Islam. Les clercs ne sont pas les imams, mais les oulémas. Il y a toujours eu des personnes détentrices d’un savoir religieux, dûment attestées pour interpréter les textes.” Et le politologue d’ajouter : “L’Etat veut avoir en face de lui des interlocuteurs supposés fiables. La République souhaite une organisation de l’Islam qui corresponde à ce que fut celle du christianisme.”


Selon ces politologues, rien ne justifie qu’on amende la loi de 1905. Toutefois, Frédéric Saint Clair précise : “La France peut être ethniquement et religieusement ­diverse, mais en termes de culture, celle du catholicisme doit rester prédominante, car c’est la tradition du pays.”


Pour Franck Frégosi, beaucoup d’acteurs croient parler au nom de l’Islam de France sans en être les vrais dépositaires : “Hakim El Karoui essaye d’imposer une grille de lecture au chef de l’Etat. C’est le point de vue d’une élite, qui n’a pas de contact direct avec les acteurs de terrain, qui est déconnectée de la vie quotidienne des fidèles.”


Le ressenti de ces derniers, voilà ce que tente de recueillir la plateforme Les Musulmans. “Les contributions se font de manière horizontale et non verticale, assure ­Fateh Kimouche. Il ne faut pas oublier que la communauté musulmane en France est jeune. La coopération au ­niveau local marche très bien, mais on n’arrive pas à ­passer à une institutionnalisation au niveau national.”


 


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Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).