Dossier du Courrier.Siham Benchekroun : "Le débat sur l'égalité en héritage est désormais inévitable"

crédit photo : Tony Guillou

L’écrivaine, médecin et psychologue a dirigé l’ouvrage collectif “L’Héritage des femmes”. Elle s’interroge sur le statut successoral de ces dernières dans la société marocaine

Pourquoi ce livre ?

La pratique de l’héritage est discriminante envers les femmes dans une société difficile et plus individualiste que par le passé. Mais, au-delà des considérations, essentielles, de justice et d’équité envers les femmes, le droit successoral révèle notre mode d’organisation sociale et soulève des questions de fond. C’est pourquoi, en tant que militante des droits humains, ce ­travail m’a paru important.

La question religieuse n’est donc pas la seule posée...

Ma conviction est que la problématique de l’héritage se ­situe au carrefour de plusieurs domaines d’expertise. Religieux, certes : comment comprenons-nous le message de l’Islam, quelle est la place des femmes dans une société musulmane, etc. C’est aussi une importante question sociétale : quel sort réservons-nous aux plus vulnérables ? La pratique de l’héritage des femmes est-elle conforme à nos idéaux d’équilibre social ? Quelles sont les réalités des pratiques qui déshéritent les femmes dans diverses régions ? Quelle est l’essence musulmane de l’anachronique loi du “ta’sib”, en vigueur au Maroc, qui impose que les femmes ne puissent pas hériter “seules”, mais toujours avec un homme (même très éloigné du défunt), etc.

C’est aussi une problématique juridique…

Tout à fait. Les femmes ont-elles une citoyenneté inférieure à celle des hommes ? Pourquoi sont-elles tenues aux mêmes obligations juridiques qu’eux tout en gardant un statut sous tutelle ? Pourquoi ne bénéficient-elles pas de réductions sur les redevances (taxes et impôts, assurances…), alors qu’elles sont héritières inférieures et “sous condition” ? Comment résoudre les conflits de lois lors d’héritage entre des partenaires de nationa­lité différente ? En France, les filles ont les mêmes droits (dont les droits successoraux) que les garçons, alors qu’au Maroc, elles sont écartées d’emblée de la moitié du patrimoine du seul fait de leur sexe. Les enfants d’un couple franco-marocain, par exemple, qui aurait un garçon et une fille auront tôt ou tard ce dilemme à trancher. C’est aussi une question économique : le système des “habous” et des terres collectives précarise également les femmes, le système du “ta’sib” place des orphelines et des veuves dans des situations parfois désastreuses.

Ces ­injustices et ces discriminations envers les femmes ont aussi un impact sociologique important selon vous...

Oui, cela a des répercussions dans l’éducation des filles, dans la relation père-filles, frères-sœurs, mères-fils... et même au sein d’un couple où l’argent demeure un sujet essentiel. Il se développe au fil des générations une sorte de “déconsidération collective”, latente ou patente, envers le genre féminin. C’est ce que nous nommons “mentalité”. Et celle-ci est clairement machiste dans notre pays. Or, quand les lois elles-mêmes renforcent et soutiennent les discriminations, cela devient un cercle vicieux auto-entretenu. Observez qu’à la question : “Pourquoi ta sœur ­hérite la moitié de toi ?”, même les hommes modernes et cultivés répondront, sans que cela ne les perturbe en aucune façon : “C’est normal, c’est une fille.” C’est donc aussi une question sociologique. D’abord parce qu’à travers la teneur de cette réponse, on détermine les tendances et les tiraillements au sein de la société. Ensuite, et surtout, parce qu’elle nous met face au choix du modèle social auquel nous aspirons : un modèle conservateur figé sur le passé ou un modèle progressiste et égalitaire ? C’est encore une question politique, puisque sans réelle volonté et sans courage politique, nous en serons encore là dans… longtemps !

A qui avez-vous donné la parole dans ce livre ?

Les auteurs sont théologiens, juristes, politistes, sociologues, anthropologues, économistes, etc. Ce sont des experts marocains reconnus dans leurs spécialités au niveau national et souvent aussi international. Et si beaucoup n’avaient pas spécifiquement travaillé sur l’héritage musulman. Ils ont accepté de se pencher sur ce sujet et d’y apporter l’éclairage de leurs compétences.

Quelles sont les prises de position les plus audacieuses ?

Certains auteurs optent pour une démarche plutôt conservatrice rendant “seulement” justice aux femmes qui n’ont pas pu être prises en charge ; d’autres espèrent la suppression du “ta’sib”, comme en Tunisie, car il n’est pas d’origine coranique, d’autres encore revendiquent une égalité totale entre les ­citoyens et les citoyennes…

Des pans entiers de la société refusent le débat, arguant que la question d’héritage est tranchée dans le Coran, et donc ­immuable...

Nous démontrons dans cet ouvrage qu’il existe plusieurs versets coraniques sur la succession dont le caractère “immuable” est identique. Mais seulement certains d’entre eux ont été mis en pratique. Nous montrons aussi que l’“ljtihad” (effort de ­réflexion) sur la succession a été initié par les compagnons du Prophète ­eux-mêmes, et que des changements ont été possibles il y a quatorze siècles ! Nous rappelons également que d’autres versets, tout aussi “immuables”, ne sont plus en vigueur aujourd’hui, car ils ne correspondent pas à notre conception actuelle de la ­justice, comme la flagellation pour fornication, ou l’amputation de la main du voleur. Ainsi, les ­arguments présentés pour réfuter un changement de l’héritage ne tiennent pas la route face à une étude critique, rigoureuse, historique et de bonne foi. En quelques mots : l’égalité en héritage est non ­seulement possible dans un pays ­musulman, mais elle est également plus conforme aux finalités de l’islam dans le monde d’aujourd’hui.

Selon vous, la société marocaine est-elle prête à accepter un tel débat ­sereinement ?

Plusieurs livres ont paru récemment sur le sujet, ainsi que ­divers projets artistiques, ce qui en démontre l’actualité. Cela n’implique pas que la société est prête à accepter un tel débat sereinement, mais qu’il est désormais inévitable.

L’ancien salafiste Abou Hafs s’est dit ouvert à un débat sur la question de l’égalité dans l’héritage. Résultat : il a été radié de la Rabita des oulémas du Maghreb. Votre sentiment ?

On peut évidemment déplorer ces foudres et ces sentences. Je pense d’abord qu’elles sont prévisibles et, qu’ensuite, elles ­seront impuissantes à endiguer l’évolution des consciences. ­Mohamed Rafiki, plus connu sous le nom de Abou Hafs, un de nos auteurs, est un homme de conviction. Il sait mieux que d’autres les dangers des pensées totalitaires et ce qu’elles produisent comme ravages. J’applaudis son courage de sortir des rangs obéissants et tranquilles (où il aurait pu avoir bénéfice à rester), pour s’exposer ainsi, au nom de la justice. Nous avons besoin d’hommes et de femmes, de militants prêts à quitter leurs zones de confort pour défendre publiquement le devoir d’équité. Mais, sans la sensibilisation de la population, les résistances se poursuivront et les réformes resteront sous forme de textes non appliqués. La seule clé pour un véritable changement social est l’éducation. Sans éducation, tous les livres du monde ne rempliraient que les poubelles. Sans éducation, l’enseignement religieux se pervertit en dogme. Sans éducation, la peur nous guide plutôt que la raison. 

L’HÉRITAGE DES FEMMES, sous la direction de Siham Benchekroun, Empreintes Edition (avril 2017), 272 p., 20 €.

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