Editos.Les femmes, un problème d'hommes ?

Crédit photo : Bertrand Guay/AFP

Le directeur de la rédaction, Abdelatif Elazizi revient sur les relations hommes-femmes en France et au Maghreb.

C’est une question qu’on m’a souvent posée à Paris : “Alors, qu’est ce que ça donne chez vous cette histoire de ‘Balance ton porc’ ?” Je réponds généralement par une boutade : “Chez nous, les femmes sont contentes d’être tabassées, et nous, on est vachement heureux de le faire, nous sommes dans une relation sado-maso idéale.”

“Chez nous”, c’est bien sûr là-bas, au bled, mais c’est aussi, dans l’esprit de mes interlocuteurs, au sein des communautés d’origine arabe de l’Hexagone. Est-ce que la tendance “Balance ton porc”, après avoir traversé l’Atlantique pour faire fureur en France, a le même ­caractère ici et ailleurs ? Que des femmes se fassent harceler, que les viols soient toujours d’actualité, que le poids du regard hagard du mâle constamment en rut soit toujours aussi pesant, oui, c’est le cas. Et bien plus qu’avant, aussi bien dans nos contrées arabes que dans certaines communautés qui vivent en périphérie dans l’Hexagone. Il n’y a qu’à voir ces femmes qui viennent de se relayer pour dénoncer des harcèlements sexuels d’une violence inouïe dans l’enceinte même de la mosquée sacrée de La Mecque.

Capitalisme sexuel

Ces dames n’ont pas inventé la poudre, mais elles ont rappelé que la muselière que la spiritualité en Islam a tenté d’imposer “aux porcs” demeure trop large pour instaurer une véritable éthique des rapports entre les deux sexes. Une femme qui porte sur ses épaules l’honneur de la tribu, et dont les rapports avec l’autre sexe ne peuvent être que pathologiques. Mais de là à essentialiser la ­société arabe, comme le font si allègrement des écrivains comme Kamel Daoud, dans ses chroniques qui plaisent tant en Occident, il y a un pas qu’on se garderait bien de franchir. D’autant plus que la ­société arabe change en permanence, et c’est d’ailleurs grâce à cette capacité qu’ont les femmes à repousser par petits ­paliers les limites de l’égalité des sexes dans ces sociétés que les violences à leur égard sont en régression.

La seule différence, c’est qu’en Occident on a inventé le capitalisme sexuel, une dérégulation qui profite davantage aux hommes qu’aux femmes. On a libéré la sexualité sans toucher à l’inégalité des fortunes entre les deux sexes. Ce qui équivaut à ­jeter la femme sans défense dans un marché sexuel ouvert à tous. Avec, en prime le ­sentiment (illusoire) de lui donner le droit de disposer de son corps.

Désirer sans dominer

Si la parole des femmes outre-Atlantique et en France a explosé, c’est d’abord parce que le modèle de société qui a érigé la révolution sexuelle en dogme, sous prétexte de libérer la femme, a jeté le sexe féminin en pâture dans “un marché des corps” qui ne dit pas son nom. En effet, une femme libérée, c’est d’abord “un potentiel sexuel” disponible sur le marché. Quand on a demandé à la philosophe et féministe Harriet Taylor Mill pourquoi la vie de la moitié des êtres humains se résumerait à servir l’autre moitié ? Elle a répondu : “Parce que cela plaît aux hommes.”

La clé du problème ne serait donc pas dans la mobilisation des femmes, mais plutôt dans la détermination des hommes (ou du moins de certains d’entre eux), ceux qui détiennent le pouvoir, d’agir sur les opinions et d’éveiller les consciences. S’achemine-t-on vers une prise de conscience, un mea culpa de leur part ? Car la question du respect des femmes est d’abord un problème universel qui dépasse les frontières. Le jour où les hommes accepteront de “désirer sans dominer”, de faire la prière de l’absent à propos de ce fameux cliché de virilité qui s’attache à la représentation masculine, de remiser leur libido dans la sphère privée, alors les femmes pourront sortir dans la rue en toute tranquillité.

MAGAZINE MARS 2018

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